Science et pseudo-sciences n° 256, Mars 2003
Le 26 juillet 2002,le quotidien Le Parisien publiait un article d'un certain Jean-François Richard sur astrologie et Bourse. Ce "spécialiste" diffuse déjà depuis plusieurs années une revue, Bourse anticipations, et possède un site Internet(1) sur la question. Il a également publié un ouvrage sur le sujet (2), dont il a d'ailleurs été rendu compte dans le bulletin de liaison du Rassemblement des Astrologues Occidentaux(3), qui lui accordait une certaine valeur prédictive. Il aurait établi ses théories à partir de l'étude détaillée des variations du CAC 40 de 1950 à 1997(4), ainsi que de quelques autres indices boursiers (MONEP, SBF 120/250, MATIF, etc.).
Dans l'article susdit, cet astrologue nous révèle que : "La Bourse, c'est bel et bien reparti ! Les astres le disent". Constatons-le : le 26 juillet 2002, le CAC 40 était à 3149 points, le 24 janvier 2003, il ne dépassait toujours pas 2899 points, après être descendu, il est vrai, à 2612 le 10 octobre 2002 (à ses sommets, il frisait 6800 points en septembre 2000). Mais sa méthode fait la différence : "En effet les analystes boursiers travaillent sur des données passées, l'astrologie boursière étudie les mouvements futurs des planètes qui jouent un rôle sur les mouvements de capitaux". D'ailleurs,dans son ouvrage de 1998,il envisageait l'évolution du marché sur les dix années suivantes. L'avenir est avec lui. Régression aujourd'hui, hausse demain...
Son optimisme s'explique : "La source de tous les maux ? Uranus qui symbolise les marchés d'actions. L'effondrement actuel des bourses résulte principalement de l'influence négative sur Uranus de l'opposition entre Pluton et Saturne. Mais aujourd'hui ce cycle est en train de s'inverser". C'est ce que nous avons pu constater depuis. Voir aussi la note(14) en fin de cet article...
Mais ces inepties ne sont pas les premières du genre.
Inepties d'hier
Il y a déjà plusieurs années, en 1996, le journal italien L'Espresso (cité dans Courrier International de l'époque), à la suite de tabloïds anglais, révélait que la BERD elle-même (la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (5)), consultait (et rémunérait) un astrologue américain, Robert Krausz, pour élaborer un programme de prévisions boursières. Son trésorier de l'époque, Mark Curtis, avouait sans honte que sa banque avait "le devoir d'explorer toutes les méthodes qui ont du succès sur le marché". Qu'elles aient ou non fait preuve de leur validité ou de leur efficacité ne semblait pas l'inquiéter, ce qui constituait un bel aveu de considération pour l'économie : une activité opportuniste qui suit les modes, au gré des humeurs versatiles du marché, dont l'irrationalité des mouvements est pourtant légendaire. Curtis reconnaissait cependant que personnellement il ne croyait pas à l'astrologie mais que si on lui demandait si ces histoires influencent les bourses, sa réponse ne serait pas négative ! L'influence des astres sur la Bourse, non, celle de l'astrologie, assurément !
En 1995, la direction de cette même BERD participait déjà à Londres à une conférence d'astro-économie de Grace Morris, astrologue américaine conseillère de plusieurs grandes entreprises (6). A l'époque, la place financière où les astrologues comptaient sans doute le plus de clients était Hong Kong, alors en proie à l'incertitude de son devenir à quelques années de son retour dans le giron de la Chine communiste.
En 1995 également, la lettre de prévisions boursières Charts(7) ouvrait un encart aux "Tendances Sidérales" présentées par le "premier spécialiste français d 'astrologie boursière" Jacques Dorsan, (ancien cadre d'Unilever, auteur de l'Astrologie et la Bourse(8), et président d'honneur de la Fédération d'Astrologie Sidérale(9)), en soulignant que cette technique est fort répandue chez les Anglo-saxons, jusque dans les colonnes du Financial Times, nous disait-on. Très hypocritement, il ne s'agissait en "aucune façon [de ] cautionner les méthodes et résultats de cette discipline prédictive", mais simplement d'être "utile à certains et - au moins - distraire les autres"(10).
Précurseurs
Pourtant il y eut des précurseurs. René Tendron, grand spécialiste boursier, que l'on ne pouvait qualifier de plaisantin en ce domaine, et qui publiait régulièrement Le guide de votre argent , ouvrage de référence consacré aux placements et aux valeurs financières, s'y adonna aussi. L'édition 1992(11) comportait un chapitre annexe "En savoir plus", qui apportait quelques informations complémentaires sur les investissements et les perspectives du marché. Sans préambule et sans autre avertissement, au milieu d'informations a priori sérieuses, on trouvait douze pages d'horoscopes sur la meilleure façon de placer ses économies en fonction de son signe astral ! Ce qui pouvait laisser quelque peu perplexe le lecteur critique : fallait-il prendre ces prédictions astrologiques (dont le véritable auteur n'était pas cité) pour argent comptant (c'est le cas de le dire), ou pour un divertissement ou une plaisanterie douteuse (ce que rien ne laissait supposer)? Ou fallait-il remettre en cause la crédibilité de l'ensemble de l'ouvrage, qui, nous l'espérons pour ceux qui lui accordaient confiance, reposait sur des études et des analyses d'une fiabilité moins contestable et un peu plus sérieusement étayées ? On peut craindre que dans ce genre de cas, la majorité des lecteurs ne se pose pas de question et attribue certainement une considération usurpée à ces conjectures superstitieuses, de par l'autorité reconnue de l'auteur dans son domaine de compétence, même si cela n'en ressortit pas directement. Insidieuse façon de cautionner, par mélange des genres, une discipline sans fondement, par assimilation à d'autres, plus crédibles.
Mais si l'on remonte dans l'histoire, on constate que l'idée de prédire l'évolution boursière sur des fondements astrologiques n'est pas nouvelle. En 1930, le "grand" astrologue suisse-allemand, K.E.Kraft, après une étude sur l'évolution des prix du blé entre 1500 et 1922 et les aspects astrologiques, pensait avoir trouvé quelles configurations étaient censées influencer les marchés. "Quand il expérimenta sa théorie dans un but spéculatif, il n'obtint hélas ! aucun résultat." (12). C'est le moins que l'on puisse dire ! James Randi (13) rappelle qu'après avoir ouvert un bureau de conseil pour les placements, Kraft fut ruiné, ses avis astrologiques s'étant révélés aussi catastrophiques que la crise de 1929. Cela le plongea dans une profonde dépression nécessitant une hospitalisation...
Un phénomène désormais mondial
Pour en revenir à notre époque, un article de Marie-Claire Pasquier publié en 1997 dans La Vie Française(14), posait d'ailleurs la question : "Faut-il y croire ?", et révélait l'étendue plus ou moins avouée du phénomène partout dans le monde, en Europe, en Asie ou aux Etats-Unis, avec floraison de sites Internet qui y sont consacrés. L'auteur y notait que le succès de la discipline est fortement lié aux incertitudes des temps et constitue une sorte de conséquence des échecs des méthodes de prévision plus traditionnelles qui n'ont jamais pu annoncer la survenue de grands événements ayant marqué le secteur. Elle constatait aussi qu'un grand nombre d'acteurs de la finance réagit de façon irrationnelle ou sur la base de critères superstitieux (crainte d'agir un vendredi 13, par exemple). Enfin, elle reconnaissait que, même si on n'y croit pas, l'importance de la croyance aux thèses astrologiques et à leurs prédictions en arrive à influer sur le comportement d'un nombre croissant d'acteurs boursiers, et donc, in fine, sur les cours.
La Bourse n'est donc pas influencée par les astres, comme le disait le trésorier de la BERD, mais bien par les astrologues ! Le grand économiste anglais Lord John Keynes (1883-1946) résumait ainsi les choses : l'essentiel pour un boursier n'est pas de désigner la plus belle fille du concours de beauté mais celle que les autres éliront...
Pour aller plus loin :
- Astrologie, derrière les mots. Laurent Puech
- L'astrologie. P. Couderc
- Les charlatans du ciel A. Gillot-Petre
- 50 Petites expériences en psychologie de l'épargnant et de l'investisseur : Pour mieux réussir tous vos placements. Mickaël Mangot
- Psychologie de l'investisseur et des marchés financiers. Mangot Mickaël
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