Menteurs, guignols et autres imposteurs


Le créationnisme sous la Coupole ?
Autopsie d’une imposture

par Valérie LÉCUYER


Article paru dans : Jean Dubessy et Guillaume Lecointre, Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences, Paris, Syllepse,2001, 2° édition 2003; reproduit avec l'autorisation des éditions Syllepse (www.syllepse.net).


Pendant plus de quinze ans, un pseudo-géologue (chef d’entreprise de son état) aura accompli l'exploit de faire applaudir, dans des congrès nationaux et internationaux, des élucubrations "géologiques" visant à démontrer que tous les géologues, paléontologues et sédimentologues "d'antan" n'étaient que des ânes et que la théorie de l'évolution, née de leurs cerveaux égarés, allait incessamment s'écrouler devant ses découvertes révolutionnaires. Certes l'absurdité du propos n'échappait pas aux spécialistes. Néanmoins (au dire des témoins), l'auditoire applaudissait courtoisement les expérimentations frelatées et les cassettes vidéo du prétendu sédimentologue Guy Berthault. Dans la presse scientifique, le nom de Guy Berthault apparaissait régulièrement, escorté de deux termes dont le seul accouplement fleurait déjà la menace : créationnisme scientifique.


Rumeurs et manipulations

Autopsie d'une imposture Vers la fin des années 1980, des rumeurs persistantes insinuèrent que l'Académie des sciences n'était peut-être pas exempte de sympathies à l'égard du créationnisme dont les agissements dangereux devenaient de plus en plus patents, aux États-Unis et en Australie. Puis le bruit circula que cette Académie avait fait à M. Berthault l’insigne honneur de deux publications (en 1986 et 1988) dans ses illustres Comptes-Rendus(1). Cette quasi-consécration, accordée à un créationniste "scientifique" notoire, sema quelque inquiétude : peu importait le contenu des textes publiés (nul n'en faisait mention) mais le seul fait de les publier, n'était-ce pas ouvrir au loup la porte d'une bergerie donnant, en enfilade, sur beaucoup d'autres : universités, écoles, etc. ?

Enfin la rumeur devint certitude, car M. Berthault, lui-même, ne cessa plus jamais de placer toutes ses prestations (écrites ou orales) sous le haut patronage de l'Académie des sciences (et plus précisément de M. Georges Millot(2), par la seule magie de cette formule rituelle : "Mes expérimentations ont fait l'objet de deux notes aux Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, l'une du 3 décembre 1986, l’autre du 16 février 1988." Cette petite phrase, d'allure ingénue, chef-d'oeuvre du "mentir vrai" (puisque les faits, en eux-mêmes sont exacts et soigneusement datés !) devint l'instrument de frauduleuses manipulations, la clef de voûte d'une longue imposture. En effet, l'une des "ficelles" de Guy Berthault consistait (par divers artifices), à déplacer tous azimuts et élargir aux dimensions de l'univers, le domaine de validité de la caution académique qui ne lui avait été concédée que pour un tout petit lopin exigu, celui de quelques expériences sans envergure (on en jugera) relatées dans les deux notes aux Comptes Rendus de l'Académie des Sciences. L'opération était facile (il suffisait d'oser) et le risque négligeable : qui s'aviserait jamais d'aller lire les deux notes de Guy Berthault et de déceler l'inadéquation entre leur portée réelle (formation de minuscules "lamines" millimétriques dans des récipients de laboratoire) et celle qu'on prétendait leur donner, à une tout autre échelle, celle de la Création du monde ? Survenant au moment opportun, en termes immuables mais au sein de contextes divers, les deux mots "Mes expérimentations..." font en effet spontanément référence aux données précédemment énoncées, celles qu'il s'agit de cautionner par l'invocation d'une autorité supérieure. Car il ne s'agit pas de démontrer mais de faire croire, non de faire appel au raisonnement mais de circonvenir la raison.

C'est ainsi que la petite phrase anodine, par divers tours de passe-passe, devint subrepticement, pour Berthault, une estampille universelle d'authenticité "pour l'ensemble de son oeuvre", un véritable talisman, sa "caution magique", son "Sésame ouvre-toi !" qui lui ouvrit effectivement les portes de la Société géologique de France, en 1988, puis de l'Association des sédimentologistes français, etc.
Ainsi, par sa vertu miraculeuse, cette phrase innocente transfigurait, en un clin d'oeil, les plus douteux bricolages stratigraphiques en "découvertes révolutionnaires et incontestées" (Expériences, n° 102, 1996, p.20) (3), soi-disant garanties par le label de l'Académie et autres instances de "la profession" dont le silence était, pour Berthault, synonyme d'approbation :
"Je suis arrivé aujourd'hui au point où je puis affirmer avoir fait une découverte importante que nul ne conteste [sic]. Elle a été publiée et reconnue par des spécialistes de la profession qui a accepté de la publier… Nous avons mis en défaut les deux principes de la géologie historique et rédigé un rapport qui a été présenté à la Société géologique de France. Trois censeurs ont donné leur accord à sa publication au Bulletin n° 5 de décembre 1993. Cela signifiait que la profession n'avait rien à opposer aux conclusions de nos travaux (ibid., p.12) (4). "
Fort de tant de "cautions" prestigieuses (réelles ou supposées), notre "géologue" amateur – en bon professionnel de la "grande distribution" (5) – diffusa "dans le monde entier" (6), à l’en croire, ses vaticinations géologiques, annonçant à l'univers la nouvelle stratigraphie "restructurée" par ses soins, et qui devait balayer l'évolutionnisme, reléguer Darwin aux oubliettes et, subséquemment, restaurer le divin Créateur. Tel était, en effet, le dessein "scientifique" qui devait s'accomplir sous la bannière académique et sous le prétendu haut patronage de M.Georges Millot (obligeamment disparu en 1991).


Flagrant délit et aveux spontanés

En 1996 la revue Expériences consacrait un numéro presque entier à l'éminent "sédimentologue" M. Berthault, qui avait accordé un entretien aux "pasteurs-journalistes" et évangélistes de la rédaction (visiblement acquise aux thèses créationnistes). Aux titres racoleurs succédait un préambule qui alliait, avec une rare audace, la désinformation flagrante, les contre-vérités patentes et la manipulation verbale. On en jugera sur quelques échantillons :
"– Ecroulement de la théorie de l'évolution...
– Une découverte révolutionnaire et incontestée.
– Les expériences les plus récentes accréditent la Bible.
– Les travaux de M. Guy Berthault démontrent que la base sur laquelle repose tout l'édifice de l'évolutionnisme est une erreur scientifique. Privée de cette base erronée, la théorie de Darwin s'écroule tel un château de cartes…
Les découvertes présentées dans ce document portent un coup fatal à la théorie de l'évolution
" (Expériences, p.10 et 12).
Suivait une kyrielle de cautions prestigieuses :
"Les découvertes de M. Guy Berthault ont fait l'objet de trois publications dans les Comptes Rendus de l'Académie des Sciences et le Bulletin de la Société Géologique de France. Elles ont été officiellement reconnues par des spécialistes de la communauté scientifique tel Monsieur Georges Millot, Doyen de la Faculté de Strasbourg, membre de l'Institut et Président de la Société Géologique de France. […] Désormais connus et reconnus, les travaux de M. Berthault posent le fondement d'une nouvelle géologie historique" (ibid.).

Grâce à cette précieuse revue, il est possible de couper court, une fois pour toutes, aux continuelles dénégations de M. Berthault sur son appartenance au créationnisme. En effet, comme tous les créationnistes "scientifiques", M. Berthault s'avance ordinairement masqué : personne, en France, ne se réclame jamais ouvertement d'un courant si calamiteux qu'il n'a jamais produit, de l'avis des spécialistes, la moindre théorie scientifiquement recevable (7). Mais dans l'entretien avec les pasteurs évangélistes, M. Berthault s'exprimait en confiance, presque en confidence, exposant sans feinte les convictions religieuses qui inspirent sa géologie et la mission qu'il s'est assignée de réconcilier la science et la Bible, "avec l'aide du Saint-Esprit" :
"Lorsque j'ai reçu, au catéchisme, l'enseignement de l'Église sur la Création, c'est-à-dire la création du monde, de l'homme à l'image de Dieu, des animaux, chacun selon son espèce, le péché originel, la chute et la rédemption, etc., et j'y ai cru dur comme fer. Plus tard, je me suis trouvé confronté à l'enseignement sur les ères primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire et même à l'évolution des espèces et au transformisme. Cela a été pour moi un désenchantement, créant un sentiment de contradiction qui ne m'a jamais plus quitté. Mais la vie passe. J'ai suivi des études à Polytechnique, puis j'ai effectué une carrière professionnelle dans la grande distribution, mon père ayant fondé les chaînes de magasins Euromarché et Viniprix. Mais la tâche essentielle de ma vie a été d'étudier les conflits apparents entre la foi et la Science, particulièrement dans le domaine de la géologie historique. Une tâche que je poursuivrai jusqu'à ma mort." (Expériences, p. 8)

Par "conflits apparents" entre la science et la foi, il faut évidemment entendre "erreurs de la science" puisque la Bible est infaillible. Résoudre ces "conflits apparents" signifie donc, purement et simplement, discréditer (chose facile) et "restructurer" (c'est plus difficile!) toute théorie scientifique non conciliable avec la Bible :
"Il n'y a pas deux vérités, assure M. Berthault, si Dieu a parlé, sa parole ne peut pas être en contradiction avec la réalité."(ibid., p. 15)

Nous sommes en plein créationnisme : les deux grands livres (la Bible et la nature) étant du même auteur, le message est forcément unique et cette unique vérité c'est celle de la Bible, prise au pied de la lettre. C'est donc à la science de s'arranger pour corroborer la Bible. C'est en cela que consiste ce que les créationnistes appellent "recherche scientifique". Mais tenant à passer pour un "scientifique", M. Berthault tente de nous rassurer :
"Je ne fais pas une oeuvre fondamentalement [sic] religieuse, bien qu'elle ait été et demeure inspirée par ma préoccupation spirituelle, avec l'aide du Saint-Esprit, j'en suis convaincu. Mais je ne présente pas mon travail comme tel. [Notons l'aveu de dissimulation!] Mon juge est Dieu, le reste est du vent !" (ibid., p. 19).

On n'est donc pas surpris de ce qui suit :
"Je suis en très bons termes avec les créationnistes de l’ICR(8) aux Etats-Unis, qui sont baptistes pour la plupart, et avec lesquels je collabore car nous avons un tronc commun de foi qui nous rassemble sur l'essentiel."

On sait que l’un des objectifs majeurs de l'ICR est de rendre un minimum de vraisemblance au Déluge, indispensable à la théorie de la jeunesse de la Terre. Or ce dessein est précisément celui qui inspire M. Berthault, mais la tâche est ardue. Aussi, interrogé par les pasteurs sur la possibilité, par "ses travaux", de prouver l'historicité du Déluge, le "sédimentologue" ne peut-il répondre qu'en termes de convictions et croyances personnelles :
"Je suis personnellement convaincu de son existence mais, sur le plan strictement scientifique, je ne puis encore démontrer catégoriquement qu'il a eu lieu. Je fais confiance à la vérité. Et il n'y a pas deux vérités. Si Dieu existe et s'il a parlé, sa parole ne peut pas être en contradiction avec la réalité. Or je suis très fortement convaincu que le simple [?] examen du monde actuel est presque [?] une preuve en soi [?] du Déluge." (Expériences, p. 15)

Discours éminemment scientifique qui peut se résumer ainsi: " Je suis personnellement convaincu de l'existence du Déluge car j'en suis très fortement convaincu." Motivations, méthodes, finalités, anti-évolutionnisme, détournement de la science au service de la foi, etc., tout l'arsenal du créationnisme "scientifique" se retrouve dans les propos de M. Berthault qui nous ouvre, involontairement, les coulisses de sa "géologie nouvelle". Nous savons désormais, de source directe, dans quelle problématique (ordinairement clandestine) se situent les notes aux CRAS. Et ce constat nous serait confirmé, si besoin en était, par la conclusion inopinée d'un document qui, après s'être échiné, tout au long, à singer la démonstration scientifique, s'achève par un émouvant credo :

"En tant que chrétien, j'ai la conviction intime que la restructuration de la stratigraphie éliminera toute contradiction avec la Genèse biblique, telle qu'elle est lue, concernant l'évolution des espèces induisant l'évolutionnisme matérialiste, la durée des temps géologiques et rendra toute sa vraisemblance au Déluge si vivant [sic] dans les traditions légendaires et écrites de tous les peuples et à la création." (9)

Cette conclusion exaltée condense, à elle seule, les principes fondamentaux de l'auteur: c'est "en tant que chrétien" et au nom de sa foi, que parle le "géologue" et l'objet de son étude c'est de disqualifier la géologie historique et, du même coup, balayer "l'évolutionnisme matérialiste" pour rendre au moins quelque ombre de vraisemblance au Déluge et à la Création (divine). Est-ce là ce que l’Académie des sciences était supposée cautionner ?


La "géologie" selon la Genèse

Elle n'est exposée nulle part de façon cohérente. Sur la Restructuration stratigraphique (cf. note 9), document très confus et qualifié "d'insensé" par M. Millot (10), on se reportera à l'article de Jean Pierre Garcia (de l'ouvrage). Nous n’évoquerons ici que les données indispensables pour lire d'un oeil averti les notes aux CRAS, dont les objectifs véritables sont si bien cachés qu'ils ont échappé même aux savants académiciens qui ont permis leur publication. Les impératifs de base de la géologie créationniste ont les suivants :
  • Rajeunir la Terre de quelques 4,5 milliards d'années. Pour cela, il faut démentir, à tout prix, le principe de superposition (11) (qui fonde la stratigraphie) ainsi que la définition des "strates" que l'on considère communément comme des couches successives de dépôts, au long des temps et sur lesquelles se fonde le calcul de l'âge de la Terre (chaque couche représentant des millions d'années).
  • Rendre vraisemblable l'historicité du Déluge (tel que dans le récit biblique). Pour les créationnistes, cette catastrophe universelle (300 jours environ, toutes phases comprises) aurait pu générer, par des processus accélérés, des formations exceptionnellement rapides, lestes et vigoureuses, propres à expliquer l'apparition quasi instantanée de ce que les géologues (ignares) prennent à tort pour d'antiques "strates" issues de lentes sédimentations, là où M. Berthault a su identifier de jeunes et fraîches "lamines".
  • Et c'est ici qu'apparaît le cheval de bataille de M. Berthault :
  • Substituer la "lamination" (12) aux couches (ou strates) de la géologie historique.

C'est dans le cadre de ce dessein grandiose que s'inscrivaient, secrètement, les notes aux CRAS, et si M. Berthault manifeste à l'égard des "lamines" un attachement si immodéré, c'est que, selon lui, elles répondent admirablement aux principales exigences de la géologie selon la Bible : rapidité de formation (par granoclassement – cf. note 12), apparence stratifiée mais ne donnant aucune indication chronologique, ce qui ipso facto disqualifie le principe de superposition, la géologie historique, la datation des strates, des fossiles, etc.
Tout datant désormais du Déluge, la paléontologie et autres fariboles évolutionnistes sont donc révoquées au nom de l'autorité de la Bible. On comprend dès lors l'obstination acharnée avec laquelle M. Berthault, pendant plus de quinze ans (13), sollicita M. Millot pour obtenir la publication d'une note aux CRAS : il s'agissait en somme de faire "breveter" les lamines par l'Académie des sciences, de les doter ainsi d'une estampille officielle dont il ferait abusivement bénéficier généreusement ses théories les plus irrecevables.

L'un des problèmes qu'entendaient résoudre les notes résidait dans le fait que les lamines sont un phénomène assez rare, limité à certaines roches et de dimensions très réduites (de l’ordre du cm ou du mm d'épaisseur). De plus, leur formation par granoclassement exige la présence d'un courant pour opérer la ségrégation des éléments selon leurs calibres. Il va sans dire que, pour rendre compte de toutes les formations d'apparence stratifiées observables sur la Terre, il faudrait considérablement élargir le champ d'apparition des lamines, l'étendre quasiment à toutes les roches, en toutes conditions, avec ou sans courant, en eau calme aussi bien qu'agitée, etc. Telles furent les finalités (clandestines) des expérimentations relatées par M. Berthault, dans ses deux notes aux CRAS : sous un discours apparemment technique se dissimule le dessein religieux confié aux pasteurs bretons de la revue Expériences.


Les notes aux Comptes Rendus de l'Académie des Sciences et le prétendu parrainage académique

Notre lecture des notes aux CRAS (cf. note 13) n'a pas pour seul objet d'évaluer leur contenu scientifique mais aussi de juger si, au plan de la logique, elles contiennent (comme le laisse entendre M. Berthault) des "découvertes révolutionnaires" en rapport avec sa thèse créationniste et capables de l'étayer. Si les deux notes traitent du même sujet, la formation des "lamines" en laboratoire, elles diffèrent grandement dans leurs conclusions. En effet, la seconde note (1988), loin de corroborer, compléter, conforter la première, comme on nous incite à le penser, la dément et l'invalide, au contraire, sur tous les points essentiels. Les conditions d'expérimentation furent aussi notoirement différentes. En effet, les expériences relatées dans la première note (1986) avaient été effectuées par M. Berthault lui-même, dans "le laboratoire de son entreprise qui disposait des moyens nécessaires". Celles de 1988 furent effectuées à l'Institut de mécanique des fluides de Marseille, par trois spécialistes hautement qualifiés (14). L'analyse très détaillée du texte des notes ne peut être produite ici : nous en dégagerons les traits saillants et les conclusions. Le principe des expériences est simple : disons qu'elles consistent toutes à verser des sables ou des poudres hétéro-granulaires de diverses roches dans des éprouvettes remplies d'eau (avec ou sans courant), en faisant varier certains paramètres (vitesses, calibres, débit, hauteurs de chute, etc.) pour en mesurer les effets sur le dépôt des mélanges versés dans une éprouvette.


=> La première note (1986) : Les grandes découvertes. Objectif énoncé et dessein caché.

L'auteur de cette note présente son objectif en ces termes :
"Je me suis demandé si la présence d'un courant était indispensable à la formation des lamines et si celles-ci ne pouvaient pas également résulter d'une sédimentation continue en eau calme et non pas d'un dépôt couche par couche."
On devine d'emblée, par transparence, que, sous le propos technique, apparemment neutre et impavide, se dissimule une sourde déclaration de guerre au principe de superposition "couche par couche" : étant à la base de la géologie chronologique, ce principe est en effet le pire ennemi de la géologie selon la Bible. La formule "et non d'un dépôt couche par couche" revient comme un refrain dans cette note et si le principe luimême n'y est jamais énoncé (quoique tout s'articule implicitement contre et autour de lui), c'est que l'auteur, cachant ses batteries, laisse au lecteur le soin de formuler lui-même ce que M. Millot appelle "un contresens énorme". Ces sortes de muettes implications sont un des procédés élémentaires de manipulation.
Néanmoins, l'objectif annoncé concerne bien la lamination en eau calme (note aux CRAS, p.1569, ligne 32). Or, chose stupéfiante, la mention de "l'eau calme" ne va plus apparaître du tout, ni durant les trois expériences qui lui sont expressément consacrées (ibid., lignes 36 à 60) ni même dans la conclusion de ces expériences (ibid., lignes 60 à 63). La question initiale va donc demeurer sans réponse et, par escamotage, c'est une notion nouvelle qui va s'introduire par surprise, dans la conclusion que voici :
"Telle est la genèse de cette lamination qui résulte bien (15) de la ségrégation des particules de même calibre, au sein du mélange déposé. Il s'agit d'un granoclassement dans le dépôt lui-même, après qu'il fut sédimenté, et non d'une superposition de couches (ibid., p.1577, lignes 60-63)."
Etonnant, non , La conclusion semble s'être trompée de page, tant elle est parachutée: on attendait "l'eau calme" et c'est la "ségrégation des particules" "après dépôt" qui débarque sans crier gare ! Grâce à ce joli tour de passe-passe, on nous fait avaler comme une notion déjà acquise (résulte bien !) une réponse (non démontrée) à une autre question (qui n'a pas été posée). Et de "l'eau calme", plus de nouvelles ! En effet : la première expérience s'est faite "à sec", et les deux autres dans une éprouvette de deux litres d'eau, sans qu'aucun fait expérimental ait permis d'établir si l'eau était calme ou non (l'absence de courant n'excluant pas l'intervention d'autres causes éventuelles d'agitation d'une eau dans laquelle on déverse, en continu, 400 grammes de sédiments).

Mais la question de l'agitation n'est même pas posée : on vous dit que l'eau est calme et vous êtes priés de le croire, même si les 400 grammes de sédiment déversés dans le récipient vous paraissent susceptibles de perturber quelque peu le calme initial de l'eau du récipient. Ainsi se volatilise l'eau calme, puis en un clin d'oeil, de son chapeau, le magicien vous sort le "granoclassement". Encore un petit pas en avant et le granoclassement va devenir "spontané", notion qui ne sera pas prouvée non plus. Toutefois, dans la conclusion générale de la note (p. 1579) furtivement réapparaît "l'eau calme", dans le récapitulatif final des conclusions de la note n° 1 :
"Ces expériences étudient le dépôt en continu et en eau calme d'un sédiment hétéro-granulaire. Il est observé que le matériel déposé s'organise spontanément, aussitôt après son dépôt, en lamines granoclassées qui donnent l'illusion de minces couches successives."
Notez qu'on ne prétend même pas avoir démontré la lamination en eau calme mais seulement l'avoir "étudiée" : nuance ! Mais, après ce tour de prestidigitation verbale, on glisse au sujet suivant. Sans doute le lecteur se demande-t-il, in petto, en quoi il importe au monde que l'eau d'une éprouvette de deux litres soit calme ou agitée ? Il importe beaucoup. En effet, ce qui sous-tend les expériences apparemment bénignes de M. Berthault, c'est la volonté de prouver que nombre de phénomènes qui ont l'apparence des "strates", la couleur et le goût des "strates", ne sont pas du tout des strates mais des "lamines" qui ne peuvent aucunement renseigner sur l'âge de la Terre. Cette "découverte", bien sûr, porterait "un coup fatal" (Expériences, op. cit., p.9) au principe de superposition et rendrait, du moins, un espace de vraisemblance à la chronologie biblique, à la Genèse, au Déluge et par conséquent (suivez mon regard) à la Création divine, à l'existence de Dieu, à l'autorité de la théologie, au péché originel, à la chute, etc. Si grand est le pouvoir de quelques grains de sable, dans leur petite éprouvette ! Mais ce n'est pas tout ! Voici un autre sujet d'étonnement : le "classement spontané des éléments".



Il est dit, dans la note n° 1, qu'en eau calme "le matériel déposé s'organise spontanément en lamines granoclassées" : les éléments les plus gros allant se placer d'eux-mêmes sous les plus petits. Spontanément ? À quelle force mystérieuse, à quelle voix, à quel instinct, à quel démiurge, obéissent donc les grains de sable pour se "granoclasser" tout seuls ? M . Berthault le sait sans doute, mais il nous le cache puisque sa démonstration se résume en ces mots : " La figure 2 montre un anneau de poudre siliceuse au sein le laquelle on voit les grains de sable bleu s'enfoncer "… Hélas!, la figure 2 n'étant ni coloriée ni animée, on n'y voit rien de tel. En outre, l'Institut de mécanique des fluides de Marseille, ayant en vain cherché à reproduire le phénomène, invalidera purement et simplement la "découverte incontestée", conclusion extrêmement désobligeante, pour la "géologie nouvelle" ! En effet, on l'aura compris, pour rendre les chétives lamines capables d'assumer la puissante mission qui leur incombait, il s'imposait de les doter de beaucoup plus de force et d'empire que dans la définition ordinairement admise : il leur fallait un champ d'action plus vaste, une activité intrépide, en tous terrains, par tous les temps et surtout, il fallait qu'elles consentissent à se former sans courant, en eau calme, spontanément !

Songeons, en effet, que sur les trois cents jours que dura le Déluge (selon le calcul biblique, depuis la première goutte jusqu'à l'arc-en-ciel final), les précipitations n'en occupent que quarante. Certes, c'est suffisant pour exterminer "tout ce qui respire, y compris les petits oiseaux du ciel". En revanche, pour laminer toutes les terres actuellement émergées, quarante jours, c'est nettement insuffisant (d'après nos calculs!).

Force fut donc de "laminer" sans musarder, à tour de bras et sans faire la fine bouche, pendant chaque phase de la catastrophe : à la montée des eaux comme à leur descente, en temps de crue comme en décrue, par grand vent et par calme plat. Bref il fallait que les éléments fussent capables, "même en eaux calmes", de se "granoclasser" tout seuls, après dépôt "proprio motu" et "sponte sua" : "spontanément !"
Telles étaient donc les grandes découvertes de M. Berthault, en 1986 :
  • lamination possible en eau calme
  • classement spontané des éléments après leur dépôt.
Hâtons-nous de nous en émerveiller car ni l'une ni l'autre de ces découvertes ne survivra à la fatale seconde note aux CRAS de 1988 ! Et ce sera un rude coup pour la géologie selon la Bible. Il est clair, en effet, que l'objectif avait été de faire reconnaitre, par l'Académie, les principes fondateurs de la "restructuration" (à juste titre qualifiée de "révolutionnaire" puisque, par elle, "le monde allait changer de bases" !).
On peut certainement s'étonner que les académiciens consultés aient donné leur imprimatur à ces facéties insidieuses ! Faut-il supposer que le dessein clandestin, devenu aujourd'hui patent, ne l'était pas autant à une époque où le créationnisme "scientifique", en France, suscitait encore plus de haussements d'épaule que d'inquiétudes réelles ? En tout cas, M. Millot assurait n'avoir vu dans le texte de 1986 qu'une modeste "contribution technique" relative à la formation des lamines, phénomène bien connu de tous les géologues. C’est en découvrant, par la suite, l'usage abusif qu'en faisait M. Berthault que l'académicien comprit, trop tard, la supercherie. En effet, sur des expériences de granoclassement quasi instantané, en laboratoire, M Berthault prétendait, en extrapolant, déduire que les couches géologiques de la Terre ne s'étaient pas superposées en fonction du temps et que, par conséquent, l'évolution n’était qu’un mythe.

Proposition "insensée", estima M. Millot (document privé), ajoutant que les travaux expérimentaux des notes aux CRAS n'ont absolument "rien à voir avec la superposition des formations géologiques en fonction du temps" et que "confondre deux échelles d'observation constitue un contresens scientifique".


=> Seconde note aux CRAS : La fin des grandes découvertes. Du "chercheur" solitaire à l'institut scientifique

On se souvient que la première série d'expériences (celle de la note n° 1) avait été pratiquée, aux environs de 1975, par M Berthault lui-même "dans le laboratoire de sa société", que l'auteur s'y impliquait personnellement et qu'il était apparemment seul.
Comme nous l’avons vu, la seconde série d'expériences (celle de la note n° 2) fut effectuée à l'Institut de mécanique des fluides de Marseille, "à la demande de l'auteur", nous dit-on. Rien n'indique si "l'auteur" était présent. Mais d'ores et déjà est rompue la symétrie, qui, implicitement, donnait à penser que la seconde note confortait et prolongeait la première alors qu'elle la dément largement, non sur des points mineurs mais sur les deux points qui, selon M. Millot, avaient fait accepter la publication de la note n° 1 aux Comptes Rendus (en 1986), à savoir : le fait que le dépôt se faisait en eau calme et l'affirmation que les grains de quartz, après le dépôt, pénétraient dans le sol déposé pour s'arrêter à une certaine profondeur. Ces deux faits singuliers ("eau calme" et "organisation spontanée") avaient décidé de la publication bien que le mécanisme " d'organisation spontanée après dépôt" demeurât pour l'académicien "une énigme".

En 1988, l'objectif énoncé des expérimentations était d'étudier "l'influence de la hauteur de chute (et de la pente) sur la formation des lamines, d'abord en eau calme ensuite en eau courante". Mais on verra que l'eau calme ne fut pas au rendez-vous!

Le dispositif expérimental était analogue à celui de 1986 mais à une plus grande échelle : tubes de 4,7 m de haut (section 200 mm x150 mm). L'expérience consistait toujours à déverser, au-dessus de la surface d'une eau contenue dans un récipient, des mélanges de sable et de particules rocheuses de divers calibres, pour voir s'effectuer le granoclassement des particules et observer la formation des lamines "en eau calme", en fonction de plusieurs paramètres (hauteur de chute, vitesse, densité du mélange, etc.).

À première vue, la notion "d'eau calme" n'est pas claire dès lors qu'on déverse dans cette eau des sables, des mélanges rocheux ou tout autre chose. En effet, si l'eau est "calme" au départ, avant qu'on n'y verse rien, ne cesse-t-elle pas de l'être avec l'intrusion des mélanges versés, puisque (sauf erreur) "tout corps plongé dans un liquide" non seulement "fait des ronds dans l'eau", mais aussi "reçoit de ce liquide une poussée de bas en haut", etc., sans parler des "mouvements tourbillonnaires", des "remontées fluides" et autres "turbulences" ? Toutefois, le texte nous dit qu'à partir d'une hauteur de chute "suffisante", les turbulences, résultant de l'introduction des sables, sont "en grande partie amorties", langage impressionniste qui surprend dans un texte scientifique traitant de mesures. En l'occurrence, on avait estimé, nous dit-on, qu'une "hauteur de chute de 2 mètres semblait, a priori, suffisante" pour considérer que le dépôt se faisait "en eau calme".
Aussi commença-t-on les essais de lamination à 2 m de hauteur de chute, en tenant pour acquis (sur la foi de la note de 1986) que l'eau était "calme".


=> La première découverte tombe à l'eau : "L'eau calme" n'était pas calme

À cette hauteur (2 m), des lamines millimétriques assez régulières apparaissent comme en 1986. En principe l'apparition de lamines en eau calme était donc confirmée ? Non pas ! En effet, si l'on admet que les turbulences sont amorties à partir de 2 mètres de hauteur de chute, a fortiori le seront-elles à 4,7 m de hauteur de chute. Or, dans 3 séries d'essais à 4,7 m de hauteur de chute (en variant les mélanges et le débit, etc.), les facétieuses lamines refusent d'apparaître:
  • débit 230 g/h : pas de lamines!
  • débit 500 g/h : pas de lamines !
  • débit 230 g/h avec un mélange modifié : pas de lamines ! (17)
Ici, le texte de la note n°2 (CRAS, page 719) traduit une grande perplexité :
"La conclusion des essais est assez délicate. En effet, la lamination en eau calme est un phénomène qui semblait tout à fait crédible, dans la mesure ou la lamination, bien que peu nette, apparaissait à 2m, hauteur qui a priori semble suffisante pour que les effets dus à l'émission soient en grande partie amortis, or les résultats sont différents selon que l'on opère à 2m ou à 4,7m."
Et pour finir (p. 720 et 724):
"Ces diverses remarques nous conduisent à penser que la lamination, quand elle apparaît, est due, en partie, soit à la corrélation entre une agitation turbulente du fluide, et la concentration au niveau du dépôt, soit à des phénomènes d'instabilité dus à la chute sédimentaire d'un mélange hyperconcentré, soit à la conjugaison des deux phénomènes précités."
En résumé:
  1. Il est apparu que l'eau supposée calme, à 2 m de hauteur de chute (hauteur à laquelle avait procédé M. Berthault en 1986, pour conclure à la formation des lamines en eau calme) en réalité, n'était pas calme mais (si peu que ce soit) agitée par diverses turbulences, entre autres celles causées par l'introduction des sables versés.
  2. Quand l'eau est calme (c'est-à-dire à une hauteur de chute supérieure à 2 m) et que le mélange est stable et isotrope, il n'y a pas de lamination. Conclusion: "Un minimum d'agitation de l'eau, même faible et quelle qu'en soit l'origine, est toujours nécessaire pour qu'il y ait lamination." Dont acte. Ainsi tombait à l'eau la première "découverte incontestée" de M. Berthault.
=> La seconde découverte coule à pic : Pas de classement "spontané" des particules

En 1986, M. Berthault avait écrit, d'une plume assurée, dans la première note :
"Ces expériences étudient le dépôt en continu et en eau calme d'un sédiment hétérogranulaire. Il est observé que le matériel déposé s'organise spontanément aussitôt après son dépôt en lamines granoclassées."
La même affirmation de ce prétendu "classement spontané des sédiments après leur dépôt" revenait plusieurs fois et, on s'en souvient, c’est la conjonction de ces deux phénomènes qui avait motivé l’acceptation par M. Millot de publier la note (en 1986) – alors que, pendant plus de dix ans, il avait refusé les communications de M.Berthault.
Mais en 1988, à l'Institut de mécanique des fluides de Marseille, l'infirmation fut catégorique. Voici le texte de la note n° 2 (p. 724, §2 ) :
"Infirmation de l'observation de l'enfoncement des plus gros grains dans le dépôt. Au cours de ces expériences un tel enfoncement n'a pas été observé, comme l'auteur l'avait vu lors d'une de ses expériences, ce qui ne pouvait qu'être accidentel."
Dès lors, M. Millot, commentant la note de 1988 (document privé) estima que le spectacle des grains migrants après dépôt avait été "une illusion due à des effets de capillarité sur la paroi transparente du récipient ". De ce fait, "la lamination n'était donc pas postérieure au dépôt du mélange, mais synchrone". Elle n'était que l'effet turbulent de l'introduction du mélange dans le liquide. "On voyait donc revenir l'influence [bien connue] des courants qui classent" par granoclassement. En somme, on revenait à la case départ : c’était la fin des grandes découvertes.

"Illusion" selon M. Millot ? "Accident" selon l'Institut de Marseille ? Fantasme ? Vision ? Mirages ? Miracle ? Apparition ? En tout cas, "Exit" la seconde découverte. Dès lors le bilan se réduit à cette navrante équation :

note 1 + note 2 = zéro (ou 3 fois rien)

Le bilan formulé par M. Millot n'était pas moins cinglant : dans une lettre adressée à M. Berthault (document privé), il lui signifie vertement, qu'au terme des deux notes sur le même sujet, ses "travaux" le ramènent à son point de départ puisque la lamination soi-disant effectuée spontanément en eau calme, après dépôt, se ramène en fait à une lamination par granoclassement sous l’influence d’une agitation, même faible! Au total que restait-il des prétendues découvertes ? :
  • Plus de lamines en eau calme, sans courant. ni agitation.
  • Plus de classement spontané après dépôt. Plus rien, en somme !
Ne restent que quelques broutilles, rescapées du naufrage : quelques mesures devenues sans objet, d'importance infime et qui n'auraient certes pas justifié deux notes aux CRAS !


Epilogue : Perseverare diabolicum

Croit-on que M. Berthault s'inclina devant les conclusions de ses propres expériences ? Ce serait ignorer la logique particulière de la foi et de la mauvaise foi conjuguées chez les créationnistes "scientifiques". Calme ou agitée, l'eau devra rester "calme": ainsi le veut la Bible infaillible. La démonstration s'était prise à ses propres pièges ? Qu'importe, car enfin, qui lirait jamais la note n° 2 aux CRAS ? Et d'ailleurs, même vides, même réduites à l'existence pure, là-haut sous la Coupole académique, les deux notes ne gardent-elles pas, encore aujourd'hui, leur vertu tutélaire et mystificatrice ? Quant à la seconde note, loin de nuire à la précédente, n'avait-elle pas revigoré et décuplé la crédibilité du stratagème mensonger ? Ce ne serait plus désormais une seule note aux CRAS que pourrait invoquer M. Berthault, mais bel et bien deux notes ! On sait si ce dynamique tandem a fait du chemin ! Tout le reste (la science, l'expérimentation, la raison, la vérité, les Instituts de Marseille ou d'ailleurs, l'Académie des sciences, M. Millot, etc.) ne fut d'aucun poids: "du vent"! "Mon juge est Dieu, le reste est du vent et je ne veux pas en faire!" (Expériences, op. cit., p. 22).

Le 16 février 1988 était publiée la seconde note aux CRAS. Et dès le 15 mars 1988 était diffusée la "Pérestroïka stratigraphique". Et dans ce document étaient reprises, imperturbablement, toutes les "erreurs" dénoncées par la note n° 2, moins d'un mois auparavant – et toujours sous la bannière de l'Académie des sciences – sans démenti du Quai Conti. Et depuis, à chaque printemps, on voit refleurir, sous divers travestissements lexicaux, des géologies "relookées" mais véhiculant toujours, en filigrane et clandestinement, le même message archaïque et obscurantiste que ne parviennent pas à dissimuler les simulacres scientifiques, l'inutile fatras de termes techniques, de tableaux, de courbes, de photos d'éprouvettes et du Colorado, etc., les mêmes depuis vingt ans !

C'est ainsi qu'en mai 2000, dans la revue Fusion, l'approche "paléohydrologique" de M. Berthault offrait au lecteur émerveillé une totale "refondation" de la géologie, prétendument inspirée (à titre posthume) par M. Millot (qui ne peut plus rien objecter). Et dans cette nouvelle approche, on retrouvait l'antique bric-à-brac habituel : les sempiternelles lamines, les expérimentations "lourdes" (celles de Marseille!), le bon vieux Déluge, les égarements de Sténon, les bévues des "géologues d'antan", les maléfices du principe de superposition, les vains artifices de la datation des roches, etc., et toujours la même prétendue caution de l'Académie des sciences (toujours silencieuse) !


Sur la prétendue caution de l'Académie des sciences

Nous avons vu à plusieurs reprises comment M. Millot s’offusqua de ce que M. Berthaut pût se réclamer de son autorité pour valider ses travaux pourtant sans intérêt scientifique. Mais de surcroît, un document officiel témoigne aussi du jugement de l'Académie des sciences sur la "Perestroïka stratigraphique", rebaptisée, pour son voyage au Vatican du titre plus orthodoxe de "Restructuration stratigraphique". Il s'agit d'un rapport adressé par l'Académie des sciences de Paris à l'Académie pontificale des sciences en 1989**, qui est cité dans le communiqué de la société géologique de France**. En voici la substance touchant la thèse du pseudo-géologue :
"Depuis douze à quinze ans, M. Berthault répand, verbalement ou par écrit des plaidoiries dont l'argumentation varie avec le temps mai qui tendent à s'appuyer sur des arguments scientifiques pour démontrer que l'évolution des espèces est une chimère. Le document ici présenté est la dernière de ces plaidoiries... Ce n'est pas un document scientifique. L'histoire des sciences est peuplée d'amateurs érudits et instruits qui ont fait progresser les connaissances. Mais ici nous rencontrons un amateur qui ignore tout de ce dont il traite, c'est à dire de la géologie chronologique et de la paléobiologie.
Nous trouvons devant une conviction personnelle devant une conviction personnelle : l'évolutionnisme, depuis Darwin, est une chimère. L'espoir est dans le Concordisme : on éliminera toute contradiction avec la Bible. Toute conviction est respectable. Mais la manière dont cette conviction est plaidée repose sur un contresens et sur l'ignorance totale du sujet traité. Ceci n'est ni rigoureux ni respectable. "
L'auteur du rapport ajoute que, dès le 27 avril 1979, le secrétaire serpétuel de l'Académie des sciences, après consultation des géologues de l'Académie, exposait à M. Berthault où était sa faute de raisonnement, ainsi que la nature du contresens consistant à nier le principe de superposition, etc. Ce nonobstant, Guy Berthault reprenait encore et toujours le même contresens.
En conclusion du rapport, M. Millot conseillait vivement à l'Académie pontificale des sciences, de classer la "Restructuration" dans ses archives, au plus vite et à tout jamais ; en effet, sa diffusion ne pouvant provoquer que fou rire ou tristesse chez n'importe quel géologue de n'importe quel pays ou de n'importe quelle opinion.

Et tout cas, c'est apparemment, sans hilarité que la Société géologique de France prit conscience d'avoir été abusée par M. Berthault, au point de l'avoir accueilli dans ses rangs et de lui avoir ouvert son Bulletin, sur la foi des publications aux CRAS. Dans un communiqué, la Société géologique de France assure que les notes aux CRAS "auraient sans doute mérité un examen plus approfondi". Et ce même communiqué, signé de la Société géologique de France, de l'Association des sédimentologistes Français et du Comité français de stratigraphie, déclare que M. Berthault "serait probablement trop content qu'une procédure de radiation de la Société Géologique de France dont il se réclame, soit entamée, la publicité gratuite étant toujours bonne à prendre. Nous n'avons pas l'intention de lui faire ce plaisir".


Conclusion

Nous avons répondu aux interrogations initiales.
  • C'est abusivement mais en toute quiétude que depuis 1986, M . Berthault, par de multiples tours de passe-passe (non perceptibles pour qui n'a pas lu ses notes, c'est-à-dire à peu près tout le monde), invoque les notes aux Comptes Rendus pour laisser croire que l'Académie reconnaît officiellement sa "géologie nouvelle" et que ses notes en contiennent les bases inébranlables. N'y a-t-il pas, dans ce stratagème, un usage abusif et un détournement de l'autorité de l'Académie, en même temps que manipulation et mystification du public, une imposture caractérisée, un véritable attentat à la sûreté de l’esprit ?
  • Les "découvertes révolutionnaires" et "incontestées" dont nous étions en quête, il n'en existe pas trace dans les notes aux Comptes Rendus, formes creuses où ne subsistent que quelques menues données techniques mineures.
  • Sur le rapport logique existant (ou non) entre les notes aux Comptes Rendus de M. Berthault et les thèses créationnistes qu'il prétend leur faire étayer, la réponse est très simple : ne contenant plus rien, les notes ne peuvent rien étayer du tout !
  • Nous avons montré, par ailleurs, que ni l’Académie des sciences ni M. Georges Millot n’avaient jamais jugé recevable aucune des thèses de M. Berthault : les documents en attestent. Mais, devant un tel constat, on ne peut s'empêcher de regretter le silence de l'Académie des sciences, qui peut seule mettre fin définitivement à cette mystification, au nom de la vérité d’abord mais aussi pour décourager les imitateurs.
En effet, très au-delà des lamines, de graves interrogations demeurent. Car mesurer l'influence de la hauteur de chute sur la lamination dans un récipient, c'est important, bien sûr ! Mais savoir si la science ne risque pas de se faire (à son insu) l'instrument de menées religieuses clandestines et obscurantistes qui s'emploient à la détourner de ses fins, à désinformer et manipuler le public, à égarer les esprits, au point de circonvenir d'authentiques scientifiques, ces questions ne sont sans intérêt non plus !

Et si M. Berthault est libre de croire ce qu'il veut, à titre personnel, n'est-il pas scandaleux qu'il puisse impunément, depuis plus de quinze ans, prétendre que l'Académie des sciences cautionne ses contresens et ses inepties ? N'est-on pas stupéfait de voir avec quelle facilité peut s'instaurer et se pérenniser si longtemps et à si haut niveau, une telle mystification ?

Enfin, il est évident que dans le débat autour de la lamination, l'enjeu véritable n'est pas géologique ni scientifique et qu’il s’agit de l’affrontement éternel entre deux conceptions inconciliables de l'Homme et de l'univers, deux visions situées aux deux pôles extrêmes de la pensée et entre lesquelles il est impossible de ne pas opter.

Valérie LÉCUYER


Notes

1. L'Académie des sciences publie, dans ses Comptes Rendus hebdomadaires (sous le nom de Notes aux Comptes Rendus) des communications (originales) pouvant provenir de personnes extérieures à l'Institut de France. Le texte, présenté d'abord à l'ensemble des académiciens, par l'un d'entre eux, est ensuite accepté (ou non) pour publication, sur l'avis d'un ou plusieurs spécialistes du sujet traité (les rapporteurs). Il faut noter que cette publication constitue une adhésion strictement limitée au texte publié et ne peut donc être invoquée pour justifier ou cautionner une théorie avancée ailleurs (précision soulignée, avec insistance, par un académicien).

2.Georges Millot, géologue et membre de l'Académie des sciences, disparu en 1991. Comme nous le verrons, il refusa pendant plus de quinze ans à M. Berthault l'accès aux Comptes Rendus, ses communications étant jugées sans intérêt ni nouveauté.
3. Cette revue éditée par le Centre missionnaire (évangéliste) de Carhaix (Finistère) semble assez largement diffusée, à en juger par la liste des tarifs d'abonnement pour les pays étrangers.

4. La procédure habituelle des créationnistes consiste à jouer le jeu du contrôle ordinaire pour faire valider leurs découvertes. De là l'importance d'être publiés en haut lieu pour doter leurs théories de labels d'authenticité.

5. À partir de 1973, M. Berthault fut administrateur des magasins Euromarché et, de 1957 à 1977, directeur adjoint de Viniprix, établissements fondés par son père.

6. "Dès 1973, j'avais envoyé ma première publication à M. Mitterrand qui s'en est dit "passionné"; M. Giscard d'Estaing m'écrivait : "Je suis en admiration totale devant vos travaux qui remettent en cause, si j'ai bien compris, la géologie" (Expériences, p. 14). "En Russie, j'ai fait traduire notre dernière cassette, "Drame dans les roches", par un géologue afin qu'elle soit envoyée à tous les prochains candidats à la Présidence de la fédération [sic] car les liens entre le marxisme historique et le darwinisme sont manifestes" (ibid.). "En Pologne, ma cassette va être envoyée à tous les évêques. Mes travaux sont très suivis par la hiérarchie catholique, jusqu'au niveau du Cardinal Ratzinger, chef du Saint-Office, qui m'honore de son estime" (ibid.). En 1986, l'encre de la première note aux CRAS n'était pas encore sèche, qu'un bulletin de victoire informait l'univers : "Elle a été un succès [sic]. Je l'ai envoyée aux directeurs de sédimentologie du monde entier : en Russie, Chine, Amérique... 120 au total" (ibid., p.9), etc., etc

7. Cf ., entre autres, Nitschelm, "Le créationnisme est-il scientifiquement recevable ? ", mémoire collectif, 1988 et J.Arnould (1997).

8. Institute for Creation Research. Soulignons que les "travaux" de M.Berthault se situent dans deux domaines de prédilection des "recherches" financées par l’ICR : prouver que la Terre est "jeune" (10000 ans maximum, comme le veut la Bible) et rassembler de fortes présomptions (faute de mieux!) en faveur du déluge.

9. Dans G. Berthault, "Restructuration stratigraphique", 1988 (document dactylographié). Intitulé d’abord "Perestroïka stratigraphique", ce document fut rebaptisé pour être proposé (sans aucun succès cependant) à l’Académie pontificale des sciences, "enrichi" de cette conclusion fervente.

10. Dans une lettre au président de l’Académie (datée du 11 mars 1989), dont nous avons pu prendre connaissance, M.Millot fut scandalisé lorsqu’il apprit que M.Berthault avait envoyé à l’Académie pontificale des sciences le document insensé qu’est "Restructuration stratigraphique". Il précise que sa correspondance avec M. Berthault remonte à 1971, qu’elle a exigé de lui beaucoup de temps et de patience. Il prend conscience que ses efforts n’ont pas abouti et s’indigne devant l’audace immodeste d’un personnage qui s’autorise à discourir sur une science qu’il ignore, etc. Précisons qu’entre 1974 et 1989, M. Millot avait constamment refusé de publier les textes proposés par M.Berthault, en raison de ce qu’il considérait comme des "digressions philosophiques" et pour leur absence de nouveauté. On peut donc dire que la note de 1986 fut conquise de haute lutte ! Pour la note de 1988, on verra qu’il en fut autrement.

11. Selon le principe de superposition, les couches sédimentaires s’étant superposées au long des âges (les plus récentes sur les plus anciennes, sauf cas d’exception), on peut établir une chronologie géologique qui permet de dater les roches et d’évaluer l’âge de la Terre, entre 4 et 5 milliards d’années, et non 10000 ans comme le soutiennent les créationnistes. (De surcroît, des datations absolues, par des méthodes géophysiques, corroborent ces datations relatives. NdE.)

12. Lamination par granoclassement : classement des éléments, au cours de leur dépôt, en fonction de leur calibre, sous l’action d’un courant (ou des saisons).Les éléments les plus gros se classent au fond, les plus petits au-dessus.

13. Première note aux CRAS : 1986, t. 303, série II, n° 17, p. 1569-70. Seconde note : 1988, t. 306, série II, p.717.

14. N’étant pas co-auteurs de la note, ils ne sont aucunement concernés par nos remarques.

15. Dans la tournure "résulte bien", l’adverbe "bien" induit l’idée qu’on ne fait que confirmer une vérité déjà admise auparavant. Or il n’en est rien puisque la notion de ségrégation au sein du mélange dépos, et "après dépôt", fait ici son apparition. Cette manière de d’induire comme antérieurement acquise une notion indémontrable, constitue l’un des procédés fallacieux de manipulation.