Menteurs, guignols et autres imposteurs


Les corrélations illusoires


© Serge Ciccotti - 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables)


Dans notre vie de tous les jours, ne trouvez-vous pas que nous sommes parfois un petit peu trop "interprétatifs" ? Les chercheurs ont remarqué à ce propos que bien souvent les gens exagèrent ou même inventent la fréquence des relations qui existent entre les événements qui se produisent ensemble. Par exemple: "c'est normal qu'il m'a parlé froidement, c'est un Nordique", ou encore : "au volant, les femmes sont plus dangereuses que les hommes", alors que les chiffres montrent pourtant qu'elles ont 2,6 fois moins de risque d'être tuées dans un accident que les hommes (1).

De la même façon, nous entendons souvent dire : "le client qui paie le moins est celui qui se plaint le plus", "tous les bons partis sont pris", "à chaque fois que je lave ma voiture, il pleut dans l'heure", "c'est toujours quand on a besoin de la voiture d'urgence que celle-ci refuse de démarrer", "lorsqu'on est pressé, tous les feux sont rouges", "les prévisions météos sont toujours fausses", "c'est toujours quand on n'a plus qu'une page à photocopier qu'il n'y a plus de papier dans la photocopieuse", etc.

Cette tendance de l'esprit à exagérer la fréquence des liens entre les événements en présence, les chercheurs l'ont appelé "corrélation illusoire" (Chapman, 1967).


La confusion des sources

Mais nous ne faisons pas qu'exagérer les relations entre les faits, nous confondons souvent l'effet et la cause...

Un exemple flagrant consiste, par exemple, à croire que les antibiotiques, ça fatigue... En effet, à chaque fois que nous en absorbons, nous nous sentons fatigués. Nous soupçonnons alors les antibiotiques d'être responsables de cet épuisement. En réalité, cette fatigue est due à l'infection pour laquelle notre médecin nous a prescrit un antibiotique. Mais comme fatigue et antibiotiques sont des événements qui sont toujours présents ensembles, nous imaginons qu'ils entretiennent entre eux une relation de cause à effet (Horn, 1998).


Le poids des croyances sur nos jugements

Parfois aussi, nous inventons des relations entre les faits. Vous connaissez certainement des personnes qui croient à l'influence de la pleine lune sur le suicide ou encore les accouchements, même si l'on a depuis longtemps montré qu'il n'y avait aucun rapport entre ces phénomènes (Byrnes et Kelly, 1992 ; Little, Bowers et Little, 1987 Periti et Biagiotti, 1994). La présence d'un lien entre les cycles de la lune et nos comportements est pourtant bien ancrée dans nos esprits, même chez certains professionnels de santé. Cette opinion est une illusion de corrélation, puisqu'on surestime la probabilité d'apparition de certains comportements pendant certaines phases lunaires.

Corrélations illusoires également dans la perception que peuvent avoir certaines personnes entre les traits de personnalité d'un individu et son signe astrologique : "Tu dois être du signe de la Balance, toujours à peser le pour et le contre... " Pourtant, l'astrologie n'est qu'un jeu rigolo dont on a montré à travers de nombreuses et illustres expériences à quel point elle est inopérante et irrationnelle (Carlson, 1985). Ce qui n'empêche ni la pérennité de telles pratiques, ni de nombreuses personnes de croire percevoir des liens forts entre la façon dont se comporte un individu et son signe zodiacal.

Peut-être avez-vous entendu dire par les personnes souffrant d'arthrite rhumatoïde que leur douleur était liée aux conditions atmosphériques ? Elles prétendent notamment souffrir davantage lorsque le temps est humide. Deux chercheurs (Redelmeier et Tversky, 1996) ont alors eu l'idée d'étudier les liens pendant 15 mois entre les variations climatiques et la symptomatologie des patients (douleur subjective, évaluation médicale, etc.). Les résultats ne montrèrent aucun rapport entre ces événements. Lorsque l'on présenta les résultats de la recherche aux patients, ils refusèrent pourtant d'y croire.


Corrélations illusoires et comportements

Nous exagérons parfois tellement l'impact d'une cause probable que sa simple évocation peut aller bien au-delà du jugement et influencer directement nos comportements. C'est le cas de l'effet placebo qui désigne la légère amélioration (2) que produit un médicament qui ne contient pourtant aucune substance pharmacologique (farine, par exemple), mais qui a été présenté au malade comme un traitement réel. Si un tel médicament vous est prescrit, et même s'il ne contient que de l'eau (sans que vous le sachiez), il se pourrait fort bien que vous vous sentiez légèrement mieux. L'effet placebo repose sur une illusion de corrélation, car les sujets exagèrent la fréquence qui existe entre la prise d'un médicament et le fait de se sentir mieux, au point qu'ils se sentent eux-mêmes réellement mieux après la prise d'une poudre de perlimpinpin.

L'illusion que l'on peut entretenir entre nos croyances et nos propres comportements est attestée par l'expérience suivante :
Des chercheurs ont comparé trois groupes de personnes. Certains buvaient de la vodka-tonic, d'autres croyaient en boire, alors qu'il s'agissait en réalité d'eau gazeuse additionnée de jus de limette, et enfin un autre groupe n'absorbait que de l'eau gazeuse, en toute connaissance de cause (Marlatt et Rohsenow, 1 980).

Les résultats furent surprenants. Les hommes qui croyaient avoir bu de l'alcool se comportèrent de façon beaucoup plus agressive que ceux qui n'avaient bu que de l'eau. Dans une autre expérience, les hommes et les femmes se disaient également davantage excités sexuellement (Abrams et Wilson, 1983).

Ces personnes ont été victimes d'une illusion de corrélation. Ils ont surestimé la fréquence des comportements agressifs et sexuels lors de la prise d'alcool, au point de s'imaginer eux-mêmes dans ce cas-là, alors qu'ils ne buvaient que de l'eau...

Le recours à des théories naïves dans les corrélations illusoires

Non seulement nous exagérons la fréquence des relations entre les faits, mais pour expliquer cette relation, nous nous basons souvent sur des théories naïves que nous entretenons à propos des événements : par exemple "c'est normal s'il fait froid aujourd'hui (mi-avril), car nous n'avons pas eu de neige à Noël" (comprenez: "Noël au balcon, Pâques aux tisons"). Les psychologues cliniciens eux-mêmes n'échappent pas à ces illusions. Des chercheurs (Chapman et Chapman, 1967, 1969) ont présenté à des psychologues et à des étudiants en psychologie des cas de patients hypothétiques présentant des problématiques diverses. Chaque cas était accompagné d'un diagnostic (paranoïaque, problème d'impuissance, etc.) et du dessin d'un bonhomme, censé avoir été fait par le patient.

Les résultats ont mis en évidence que les sujets surestimaient la fréquence des signes présents dans le dessin en fonction de la problématique du patient. Ainsi, lorsqu'ils savaient qu'ils jugeaient un paranoïaque, ils ont trouvé davantage de gros yeux dans les dessins, quand le patient était préoccupé par sa masculinité, davantage de larges épaules et de musculature développée. Cet effet s'est avéré extrêmement résistant aux données contradictoires, puisque, en présence de rapports qui témoignent du contraire (3), les gens ne corrigent pas leurs conclusions et continuent de se baser sur leurs théories naïves.



Il semble bien que nous préférions les explications qui confirment nos croyances. L'inconvénient c'est que, bien souvent, le recours à ces théories naïves renforce et entretient nos stéréotypes : "C'est parce que la concierge est portugaise qu'elle fait ce métier.". Un autre exemple de ces théories erronées concerne la taille des individus :

Si vous pensez que les personnes de grande taille donnent une impression de puissance, alors vous pourriez leur confier davantage de pouvoirs (Forsyth, 1990). C'est sûrement la raison pour laquelle on constate que dans l'armée, les soldats de grande taille qui, au moment de leur incorporation, sont forcément payés de la même façon que leurs collègues de petite taille, obtiennent 25 ans plus tard, des salaires nettement supérieurs à celui de leurs compagnons (Gergen et Gergen, 198,4). Nos croyances permettront aux personnes de grande taille d'avoir plus de chance d'accéder à des postes à responsabilités...

D'où viennent ces théories fausses ? Il semble qu'elles se construisent et se propagent à partir du milieu dans lequel nous évoluons. La montée de l'antisémitisme est un exemple flagrant de ce type de propagation d'opinions tronquées.

Un journaliste antisémite, Édouard Drumont, déclarait en 1886 dans La France juive que l'on pouvait reconnaître un juif à ses traits physiques : "Ce fameux nez recourbé, les yeux clignotants, les dents serrées, les oreilles saillantes, les ongles carrés, le torse trop long, le pied plat, les genoux ronds, la cheville extraordinairement en dehors, la main moelleuse et fondante de l'hypocrite et du traître". Les revues d'anthropologie racistes rapportèrent ces propos qui seront repris dans la presse. Les journaux diffusèrent à leur tour ces théories qui, sous couvert de découverte pseudo-scientifique, allaient devenir une vérité soi-disant observable et justifier les comportements et les attitudes antisémites.

Pourquoi l'esprit humain semble-il fondamentalement récalcitrant à la rigueur du raisonnement scientifique, surestimant l'impact des causes probables et préférant se reposer sur des dictons populaires, des théories naïves non valides et des croyances absurdes ? D'abord, parce que nous avons besoin de donner du sens à ce que nous percevons. Il existe chez l'être humain une tendance naturelle à l'explication. Aussi, face aux événements, nous préférons faire appel à nos théories antérieures, afin d'éviter d'aller chercher des informations qui ne sont disponibles que dans des encyclopédies.

De plus, face à une nouvelle situation ou à un nouvel individu, nous ne pouvons tester toutes les hypothèses le concernant, cela prendrait trop de temps. Nous préférons alors nous fier au "bon sens" populaire et faire usage des explications les plus rapidement disponibles. De nombreuses pseudo-théories nous viennent alors à l'esprit. Certaines peuvent être considérées comme vraies, d'autres, le plus souvent, comme fausses. Elles sont tellement enracinées dans notre pensée et notre culture que, pour un nombre important d'individus, elles ont un statut de théories et de méthodes scientifiques. C'est le cas de la morphopsychologie (4) et de la graphologie qui sont encore utilisées en dépit de leur accablante incapacité à prédire les comportements et à décrire les personnalités (King et Koehler, 2000). De façon à conserver ce système pratique d'explication du monde, nous avons également tendance à exagérer le nombre de fois où ces théories peuvent s'appliquer aux événements auxquels nous sommes confrontés.


Conclusion

Pour finir, imaginez que vous rouliez sur une petite route de campagne et que, subitement, vous sentiez des vibrations dans votre volant. Vous vous arrêtez alors sur le bord de la route et remarquez que vous venez de crever un pneu. Si vous vous dites : "Ce problème arrive en moyenne une fois tous les 60 000 kilomètres, je suis dans les normes...", vous êtes plutôt rationnel. Si vous pensez : "J'ai dû faire quelque chose de mal et je suis puni...", c'est une expression de votre croyance dans la justice du monde. Enfin, si vous dites: "C'est normal, à chaque fois que j'ai croisé un chat noir, il m'est arrivé une tuile...", cela indique que vous établissez un lien entre des événements fortuits et que vous êtes alors victime d'une corrélation illusoire.

Ceci étant, les corrélations illusoires sont parfois amusantes, comme en témoignent les quelques extraits de lois de Murphy ci-dessous... :
- théorème des files d'attente : " la file d'à côté avance toujours plus vite " ;
- théorèmes du supermarché de Maurice : "on se retrouve toujours derrière la vieille dame à moitié sourde qui a oublié de peser ses légumes", "si par hasard, elle y a pensé, alors la caissière a oublié de vous dire que la caisse fermait juste après elle", "si vous avez échappé aux deux théorèmes précédents, c'est que l'un de vos articles n'a pas de prix et vous serez obligé d'attendre que 'Monsieur Bernard' aille le vérifier";
- corollaire du troisième théorème : " Monsieur Bernard est toujours aux toilettes quand on l'appelle ".


Pour aller plus loin :
- 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables), Serge Ciccotti.
- Coïncidences : Nos représentations du hasard. Gérald Bronner
- Crimes contre la logique. Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs. Jamie Whyte
- Des idées reçues en psychologie, Jerome Kagan
- Devenez sorciers, devenez savants, G.Charpak et H.Broch, Odile Jacob.
- Les influences inconscientes. De l'effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf
- Statistiques : Méfiez-vous ! Nicolas Gauvrit
- Attention, statistiques !, Joseph Klatzman

A lire aussi :
- Les variables de confusion
- Les pièges et erreurs statistiques
- L'illusion de la guérison
- Les illusions logiques
- Le pouvoir des coïncidences
- Gagnez au loto !
- Les actes rares
- Les Actualités sur les corrélations

NOTES :
1. Source Observatoire interministériel de la sécurité routière.
2. Effet constaté sur l'évaluation subjective de la douleur mais très faiblement sur la maladie en elle-même (Hrobjartsson et Gotzsche, 2001)
3. On sait que le dessin du bonhomme n'a aucune valeur explicative en psychologie (Motta, Little et Tobin, 1993).
4. Pseudoscience qui consiste à relier les traits du visage et du crâne à des traits de personnalité : "un grand front est le signe d'une intelligence importante".

Références :
- BYRNEs G., KELLY I.W. (1992). " Crisis Calls and Lunar Cycles: A Twenty-Year Review ", Psychological Reports, 71, 779-785.
- CARLSON S. (1985). " A Double-Blind Test of Astrology ", Nature, 318, 419-425.
- CHAPMAN L.J. (1967). " Illusory Correlation in Observational Report ", Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 6, 15 1 155.
- CHAPMAN L.J., CHAPMAN J.P. (1969). " Illusory Correlation as an Obstacle to the Use of Valid Psychodiagnostic Signs ", Journal of Abnormal Psychology, 74, 271-280.
- HORN B. (1998). " Müdigkeit ", Schweiz Ârzte-Zeitung, 79, 2 1362 141.
- HROBJARTSSON A., GOTZSCHE P.C. (2001). " Is the Placebo Powerless ? An Analysis of Clinical Trials Comparing Placebo with no Treatment ", New England Journal of Medicine, 344 (21), 1 594-1 602.
- KING R.N., KOEHLER D.J. (2000). " Illusory Correlations in Graphological Inference ", Journal of Experimental Psychology : Applied, 6 (4), 336-348.
- LITTLE G., BOWERs R., LITTLE L.H. (1987). " Geophysical Variables and Behavior : Lack of Relationship between Moon Phases and Incidents of Disruptive Behavior in Inmates with Psychiatrie Problems ", Perceptual and Motor Skills, 64, 1 212.
- MOTTA R.W., LITRLE S.G., TOBIN M.1. (1993), " The Use and Abuse of Human Figure Drawings ", School Psychology Quarterly, 8 (3), 162-169.
- PERITI E., BIAGioTTi R. (1994). " Lunar Phases and Incidence of Spontaneous Deliveries. Our Experience ", titre original: " Fasi Lunari ed Incidenza di Parti Spontanei. Nostra Esperienza ", Minerva Ginecologica, 46 (8), 429-433.
- REDELMEIER D.A., TVERSKY A. (1996). " On the Belief that Arthritis Pain Is Related to the Weather ", Proceedings of the National Academy of Sciences, 93 (2), 2 895.