Alan S. Brown. Psychological Science Volume 13 Page 256 - December 2004 L'illusion du déjà vu survient quand une personne a un sentiment inapproprié de familiarité, dans une situation qui est pourtant non familière ou nouvelle. La nature informe de cette expérience a permis d'identifier son étiologie, mais de récents progrès en neurologie et une meilleure compréhension de la mémoire et de l'attention implicites, permettent de clarifier cette illusion cognitive. Plus spécifiquement, le déjà vu pourrait résulter de :
"La semaine dernière, j'ai visité le nouvel appartement de mon petit ami pour la première fois. Quand je suis entrée, j'aurais juré avoir déjà vécu cette situation auparavant, et entrer dans l'appartement me semblait être une action que je répétais. L'expérience est tellement étrange et troublante que je chasse habituellement cette pensée de ma tête et passe à autre chose, mais elle semble survenir dans des moments étranges peu importants".Ce scénario est typique d'une illusion de déjà vu dans laquelle il y a confrontation cahotante entre notre sens subjectif de la familiarité, et notre évaluation objective de la nouveauté. Depuis plus de 170 ans, ces illusions paradoxales de la mémoire ont intrigué des savants issus de différentes disciplines parmi lesquelles la philosophie, la religion, la neurologie et la psychologie. Ce qui rend cette expérience unique c'est à la fois l'absence d'un déclic clairement vérifiable, et d'une réponse observable. Malheureusement, l'exploration scientifique systématique de l'expérience de déjà vu a été entravée en partie à cause de ces lacunes, qui ont poussé l'expérience à l'extérieur de ces limites, notamment pendant l'ère comportementaliste de la recherche psychologique, et aussi à cause d'une pléthore d'interprétations parapsychologiques et psychodynamiques de l'illusion. Cependant, des efforts récents ont été entrepris pour rattacher l'illusion de déjà vu à des théories et des modèles variés de la fonction cognitive (Bernstein & Welch, 1991; Brown, 2003; Hoffman, 1997; Jacoby & Whitehouse, 1989; Seamon, Brody, & Kauff, 1983), Roediger and McDermott (2000) déclarent qu'une meilleure compréhension du déjà vu serait susceptible de clarifier d'autres phénomènes cognitifs plus ordinaires.
Une autre perspective biologique stipule que le déjà vu pourrait impliquer un dysfonctionnement minimal des voies neuronales, impliquées dans la transmission de l'information perceptive vers les processus centraux plus élevés. Les données sensitives entrantes suivent plusieurs chemins différents pour se diriger vers ces centres, et un événement neurochimique altérant la vitesse de transmission dans l'un des chemins seulement (par ex. une réduction momentanée d'un neuro-transmetteur dans une connexion neuronale) pourrait conduire à une illusion de déjà vu. Parce que le cerveau intègre habituellement l'information reçue, en provenance de voies séparées pour former une expérience unitaire, un léger délai (ou une accélération) dans la vitesse de l'une des voies par rapport à une autre, pourrait conduire le cerveau à interpréter les données venant des deux circuits comme étant des copies indépendantes et séparées d'une même expérience, même si les deux impressions n'étaient décalées que de quelques millisecondes. C'est ce qui donnerait cette sensation que ce qui se passe maintenant a déjà eu lieu. Une spéculation identique se focalise sur la communication entre les deux hémisphères cérébraux. Si l'information entrante est transmise directement à l'hémisphère dominante, où elle est finalement traitée, et qu'une seconde copie de l'information est routée à travers l'hémisphère non dominante pour rejoindre l'hémisphère dominante, un léger ralentissement dans le réseau de fibres, associé au transfert inter-hémisphérique via le corps calleux, pourrait résulter en une sensation de déjà vu.
"Vous êtes sur le point de traverser une rue pleine de monde, et vous jetez un rapide coup d'oeil dans les deux directions pour vous assurer que vous pouvez y aller sans crainte. Maintenant, votre attention est attirée, pendant un instant, par les éléments dans une vitrine, vous faites une pause, un très court instant, afin de vérifier la vitrine avant de réellement traverser la rue, le coup d'oeil préliminaire à droite et à gauche (de la rue), qui normalement fait le lien avec le fait de traverser dans une seule et même expérience attentive, est disjoint du croisement, le regard jeté à la vitrine a été en mesure de rompre les tendances associatives. Lorsque vous traversez, vous pensez "Pourquoi est-ce que je traverse la rue en ce moment ?", votre système nerveux a cassé deux phases d'une seule expérience, les deux étant familières, et la dernière apparaît comme une répétition de la première (pp 187-188)."Dans l'exemple de Titchener, la déconnexion entre les deux impressions perceptives est causée par une distraction physique, mais une disjonction similaire peut aussi résulter d'une distraction mentale, comme quand nous revenons momentanément sur nos pensées et réflexions. Le déjà vu pourrait donc survenir quand le traitement initial d'une scène est seulement périphérique, et est immédiatement suivi par un traitement plus complet et plus attentif d'une même scène. Par exemple, supposez que vous entriez dans la cours d'un musée pour la première fois, et votre regard est attiré par une fontaine au centre. Un escalier à votre gauche entre dans votre champ de vision et reçoit un traitement minimal sous un niveau d'attention conscient. Comme votre regard se déplace directement vers les escaliers, un sens inattendu de familiarité pourrait vous saisir lorsque cette vision provoque une connexion avec le premier traitement auquel vous n'aviez pas prêté attention. De la même manière, vous pourriez regarder directement les escaliers, mais être profondément attentif en étant engagé dans une conversation avec un ami ou au téléphone (Strayer, Drews, & Johnston, 2003). Ensuite, quand vous vous refaites attention au monde autour de vous (conversation terminée), votre traitement direct des escaliers pourrait converger vers le traitement superficiel des moments précédents, et l'association pourrait évoquer une illusion de déjà vu. Le phénomène d'aveuglement inattentif, dans lequel les gens peuvent manquer de voir quelque-chose qui est pourtant droit devant eux, confirme la plausibilité d'un tel scénario (Mack, 2003). Un objet clairement visible peut être omis si l'attention est dirigée ailleurs, comme quand l'objet est inattendu et qu'un stimulus anticipé est d'un côté, hors du champ de vision. Plus important, bien que quelqu'un puisse être inattentif à ce stimulus clairement visible, il est encore enregistré dans la mémoire, comme montré par le traitement amélioré de ce stimulus "manqué" dans un test de mémoire (implicite) subséquent. La perception divisée pourrait donc avoir lieu quand la perception initiale est dégradée ou indistincte. Jacoby et Whitehouse (1989) ont trouvé qu'un bref coup d'oeil (sous un seuil limite) à un nouveau mot, immédiatement précédé par un regard plus long (au-dessus d'un seuil limite) sur le même mot, augmente la probabilité d'une fausse impression que le mot nouveau soit considéré comme ancien et déjà apparu dans une autre liste. Ils associent cette fausse impression au fait qu'un mot nouveau est vraiment ancien à l'expérience de déjà vu (cf. Bernstein & Welch, 1991). Une brève exposition initiale à un mot conduit probablement à un traitement perceptif plus rapide du mot quand il est présenté une seconde fois, et une telle rapidité de retraitement pourrait expliquer le sens de la familiarité sous-jacent à l'illusion de déjà vu.
La version la plus directe de cette explication est que l'expérience qui provoque une illusion de déjà vu impliquerait une expérience préalable, mais cela semble peu probable, étant donné que les adultes les plus vieux ont accumulé plus d'expériences que les plus jeunes, qui pourtant sont davantage susceptibles de vivre un déjà vu. Une autre version, documentée par plusieurs comptes-rendus anecdotiques, dit que le déjà vu pourrait avoir lieu quand une personne est dans une situation qui en comprend une autre qu'il ou elle a préalablement vécu en tant que jeune enfant, ou qu'il aurait lu dans une description littéraire imagée. Une autre possibilité, plus plausible, est que le déjà vu pourrait se déclencher quand un seul élément de l'expérience présente, plutôt que la situation dans son entier, est familier. Par exemple, une lampe dans la maison de votre tante pourrait être identique à une autre lampe qui était dans l'appartement de votre ami. Vous pourriez ne pas reconnaître l'objet, et pourtant vivre un sens implicite de familiarité qui y serait associé, et c'est cette familiarité qui pourrait sur-généraliser toute la situation. Dans d'autres cas, l'élément familier pourrait rappeler quelque-chose d'imaginé en rêve. Ailleurs, il pourrait y avoir plusieurs éléments différents dans la situation présente, entraînant un sens très fort de familiarité, mais les seuls souvenirs spécifiques associés à ces objets pourraient entrer en compétition, ou s'annuler, les uns les autres, afin que le résultat soit un sentiment général de familiarité menant à un déjà vu.
Il est peu probable que les chercheurs soient capables de développer un paradigme en laboratoire pouvant provoquer une expérience complète de déjà vu, mais plusieurs procédures ont le potentiel pour rappeler le contraste fort entre la familiarité subjective et l'inconnu objectif si caractéristique du déjà vu. Par exemple, une expérience identique au déjà vu peut être produite en suggérant, par hypnose à des sujets, d'oublier un stimulus, et les exposer ensuite au matériau "oublié" (Marcuse, Hill & Keegan, 1945). Le paradigme subliminal "exposition-seule" a déjà été associé à une illusion de déjà vu (Seamon et al., 1983). Dans ce paradigme, les sujets évaluent leurs préférences (affect positif) pour différents stimuli, certains d'entre eux ont été préalablement présentés de façon subliminale (i.e. trop brièvement pour en être conscient). Les évaluations montrent que les sujets préfèrent les stimuli exposés au préalable, que eux qui n'ont pas été vus. Des expositions subliminales répétées, associées à un long délai avant que le stimuli soit évalué, pourraient créer une réaction affective plus intense, ressemblant au déjà vu (Seamon et al., 1983).
Dans d'autres paradigmes, un stimulus rapidement présenté crée un sens subjectif de familiarité en l'absence de souvenir conscient. Jacoby & Whitehouse (1989) ont montré cette possibilité, et d'autres approches ont aussi évalué comment des stimuli inattendus peuvent produire plus tard un fort sens de familiarité, même quand l'exposition originale n'est pas claire, est dégradée (masquée), ou périphérique, ou quand l'attention est ailleurs. Les paradigmes standards de la mémoire pourraient facilement être modifiés pour tester les implications de l'élément-seul ou la familiarité de la forme, et cette recherche pourrait se focaliser sur l'obscurcissement de la source des objets répétés (préalablement exposés), comme en utilisant différentes situations. Aussi, étant donné que la situation dans son entier semble être impliquée dans l'illusion, une technologie et un équipement de "réalité virtuelle" (lunettes) pourraient être utiles dans la simulation de déjà vu.Plusieurs sujets importants devraient guider la recherche future. Pourquoi l'incidence du déjà vu décroît-elle avec l'âge ? Est-ce parce que, comparés aux jeunes adultes, les plus âgés sont moins attentifs aux détails contextuels de l'environnement, sont plus susceptibles d'oublier leurs expériences de déjà vu, sont moins susceptibles de rencontrer de nouveaux environnements ou moins surpris quand ils vivent ces anomalies de familiarité ? Pourquoi le déjà vu est-il habituellement associé à des activités quotidiennes ? Les individus rapportent souvent qu'ils savent ce qui va se passer pendant un déjà vu. Bien que de tels comptes-rendus aient encouragé des interprétations parapsychologiques farfelues, des explications raisonnables peuvent naître des théories qui attribuent le déjà vu à des dysfonctionnements neurologiques temporaires (cf. Brown, 2003 ). La question fondamentale est de savoir si l'expérience de déjà vu est universelle. Si elle l'est, nous avons besoin de déterminer pourquoi certaines personnes n'arrivent pas à s'en souvenir ni à les rapporter. Si elle n'est pas universelle (comme le suggèrent les enquêtes), le but devrait viser à identifier les facteurs physiques ou psychologiques spécifiques associés à l'expérience. Bien qu'une importante littérature au sujet du déjà vu existe, nous ne sommes qu'au début d'une exploration scientifique de l'illusion. Les tentatives de refaire ce puzzle expérimentalement nous fournira certainement une aide précieuse dans les expériences cognitives ordinaires, et nous aidera à intégrer ces découvertes dans différents domaines de la recherche sur le comportement et le cerveau. Pendant ces deux dernières décennies, plusieurs modèles cognitifs, pouvant potentiellement élucider cette expérience, ont vu le jour. Les efforts conjoints des chercheurs travaillant dans différents domaines seront utiles pour aider à démêler cette illusion excitante et informe de la mémoire.
Pour aller plus loin : - Comprendre notre cerveau, J.-M. Robert - Les mécanismes de la crédulité. Fabrice Clément - L'homme neuronal, J.-P. Changeux
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