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Croire, c’est voir...

Le 5 septembre 2009

La sagesse populaire déclare habituellement que "voir c’est croire", mais une récente recherche suggère que "croire c’est voir" aussi, du moins quand il s’agit de percevoir les émotions de nos semblables.

Une équipe internationale de psychologues des Etats-Unis, de Nouvelle Zélande et de France a trouvé que la façon dont nous considérons de prime abord les émotions des autres fausse notre perception subséquente (et le souvenir) de leurs expressions faciales. Ainsi, une fois que nous interprétons une expression ambiguë ou neutre comme étant de la colère ou de la joie, nous nous en souvenons plus tard comme tel, et le voyons comme tel.

L’étude en question publiée dans le journal Psychological Science, "pose la vieille question : voyons-nous la réalité telle qu’elle est, ou ce que nous voyons est-il influencé par nos préconceptions ?" demande Piotr Winkielman, professeur de psychologie à l’Université de Californie. "Nos résultats indiquent que ce que nous pensons a un effet notable sur nos perceptions."

"Nous imaginons nos expressions émotionnelles comme étant des moyens non ambigus de communiquer comment nous nous sentons" dit Jamin Halberstadt de l’Université de Nouvelle Zélande, "mais dans les interactions sociales réelles, les expressions faciales sont un mélange de multiples émotions, elles sont ouvertes à l’interprétation. Cela signifie que deux personnes peuvent avoir des souvenirs différents à propos d’un même épisode émotionnel, tout en ayant pourtant toutes deux raison sur ce qu’elles ont ’vu’ ". Ainsi, quand ma femme se souvient de mon sourire comme étant cynique, elle a raison : son explication de l’expression de l’époque en a faussé sa perception. Mais il est aussi vrai que, si elle avait expliqué mon expression comme empathique, je ne me serais pas fâché non plus."

"C’est un paradoxe" ajoute Halberstadt. "Plus nous cherchons les significations dans les émotions des autres, moins nous sommes précis dans nos souvenirs."

Les chercheurs font remarquer que les implications des résultats vont au-delà des incompréhensions interpersonnelles de tous les jours, tout spécialement pour ceux qui comprennent mal les émotions, comme les personnes socialement anxieuses ou les individus traumatisés. Par exemple, les anxieux sociaux ont des interprétations négatives des réactions des autres, qui pourraient colorer en permanence leurs perceptions des sentiments et intentions, perpétuant leurs croyances erronées même face à des preuves du contraire. D’autres applications des résultats comprennent la mémoire visuelle : un témoin d’un crime violent, par exemple, pourrait attribuer de la haine au malfaiteur, une impression qui, selon les chercheurs, influencera le souvenir du visage du malfaiteur et son expression émotionnelle.

Les chercheurs ont montré à des participants, lors d’une expérience, des photos de visages transformés par ordinateur pour qu’ils expriment une émotion ambigüe, et leur ont demandé de penser à ces visages soit comme étant en colère, soit heureux. Les participants ont alors regardé des films des visages qui changeaient doucement d’expression, passant de la colère à la joie, puis on leur demandait de trouver la photo qu’ils avaient vue à l’origine. Les interprétations initiales des gens ont influencé leurs souvenirs : ils se rappelaient des visages initialement interprétés comme en colère comme exprimant plus de colère que les visages interprétés à l’origine comme heureux.

Plus intéressant encore, les visages ambigus étaient aussi perçus différemment, et ils y répondaient différemment. En mesurant les signaux électriques subtils provenant des muscles qui contrôlent les expressions faciales, les chercheurs ont découvert que les participants imitaient, sur leurs propres visages, les émotions préalablement interprétées quand ils visionnaient de nouveau les visages ambigus. En d’autres termes, quand ils visionnaient une expression faciale qu’ils avaient considérée une fois comme en colère, les gens exprimaient plus de colère eux-mêmes que ne le faisaient ceux qui visionnaient le même visage qu’ils avaient initialement interprété comme heureux.

Parce que c’est largement automatique, écrivent les chercheurs, un tel mimétisme facial reflète la façon dont le visage ambigu est perçu, révélant que les participants voyaient littéralement des expressions différentes.

"La nouveauté ici" dit Winkielman, "c’est que notre corps est l’interface : l’endroit où les pensées et les perceptions se rencontrent. Il soutient une région croissante de recherche sur la "cognition concrète" et "l’émotion concrète". Notre individualité corporelle est intimement entrelacée avec ce que nous pensons et ressentons, et comment nous pensons et ressentons."

- Emotional Conception : How Embodied Emotion Concepts Guide Perception and Facial Action. Psychological Science
- Les influences inconscientes de l’effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf


Références et notes :

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