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En quittant son corps...

Le 14 octobre 2009

Les aperçus de désordres neurologiques ou de chirurgie cérébrale ne peuvent pas aller plus loin, pas seulement parce que les cas sont rares. Il faudrait des études à grande échelle, et pour les réaliser, Blanke et d’autres ont utilisé une technique appelée "tâches de transformation de son propre corps" pour forcer le cerveau à faire des choses qu’il semble faire pendant une expérience de sortie du corps. Dans ces expériences, on montre à des sujets une séquence de figures furtives de dessins animés portant un gant dans une main. Certaines des figures font face au sujet, d’autres lui tournent le dos. La tâche est de vous imaginer vous-même dans la position du personnage afin de déterminer dans quelle main est le gant.

Pour ce faire, vous pourriez avoir à opérer une rotation mentale de votre propre corps au fil des images. Quand les volontaires réalisaient ces tâches, les chercheurs faisaient une carte de leur activité cérébrale grâce à un électro-encéphalogramme (EEG) et ont trouvé que la jonction temporo-pariétale était activée quand les volontaires s’imaginaient eux-mêmes dans une position différente de leur orientation actuelle, une position "hors de leur corps".

L’équipe a aussi éliminé la jonction temporo-pariétale avec une stimulation transcraniale magnétique, une technique non invasive qui peut temporairement déconnecter des parties du cerveau. Avec une jonction déconnectée, les volontaires prenaient beaucoup plus de temps pour faire la tâche de transformation de leur corps (The Journal of Neuroscience, vol 25, p 550).

D’autres régions du cerveau ont été impliquées aussi, dont une proche de la jonction. Le consensus qui émerge est que quand ces régions travaillent bien, nous nous sentons un avec notre corps. Mais déconnectez-les, et nos sens de personnification peuvent s’envoler. Ceci n’explique cependant pas la caractéristique la plus frappante des expériences de sortie de corps. "C’est une grande énigme que de savoir pourquoi les gens, de leur localisation hors du corps, visualisent non seulement leurs corps mais aussi les choses autour d’eux, comme les autres individus" dit Brugger. "D’où vient cette information ?"

Un élément de réponse peut venir de la condition connue comme étant la paralysie du sommeil, dans laquelle des personnes en bonne santé trouvent leur corps immobilisé, comme pendant le sommeil, bien qu’ils soient conscients. Dans une enquête de presque 12 000 personnes qui ont vécu une paralysie du sommeil, Allan Cheyne de l’Université de Waterloo en Ontario au Canada, a trouvé qu’ils étaient plusieurs à rapporter des sensations similaires aux expériences de décorporation. Celles-ci comprenaient un flottement hors de leur corps et se retournaient pour le voir.

Cheyne suggère que cela pourrait être le résultat de conflits d’information dans le cerveau. Durant une paralysie du sommeil, il est possible d’entrer dans un état semblable aux rapides mouvements oculaires, dans lequel vous rêvez que vous vous déplacez ou volez. Dans ces circonstances, vous êtes conscient d’une sensation de mouvement, pourtant votre cerveau sait que votre corps ne peut pas bouger. Pour tenter de résoudre ce conflit sensoriel, le cerveau coupe le sens de soi qui est libéré (Cortex, vol 45, p 201). "Il le résout en rompant le sentiment de soi de son corps" dit Cheyne. "L’individualité semble aller de pair avec le mouvement et le corps reste derrière." Peut-être des conflits identiques causent les expériences classiques de sortie du corps.

Brugger aurait une suggestion expliquant comment une personne peut voir des choses bien que ses yeux soient clos, à partir d’un de ses patients qui a rapporté une expérience de décorporation. Selon le père de son patient, qui était assis à côté du lit, il avait ses yeux fermés. Pourtant, il a rapporté plus tard avoir vu, d’un point de vue situé à côté de son lit, son père aller dans la salle de bain, revenir avec une serviette humide et essuyer son front.

Le patient à vraisemblablement entendu son père marcher jusqu’à la salle de bain et faire couler de l’eau, et doit avoir senti la serviette mouillée sur sa tête. Brugger spécule que son cerveau a converti ces stimuli en une image visuelle, pas très différent de ce qui se passe dans les synesthésie. Mais cela n’explique cependant toujours pas le point supérieur externe. "Nous ne savons pas comment le cerveau construit tout cela" dit le philosophe cognitif Thomas Metzinger de l’Université Johannes Gutenberg de Mayence en Allemagne.

Metzinger a une suggestion. Imaginez un épisode de vacances récentes. Les visualisez-vous d’une perspective à la première personne, ou du point de vue d’une tierce personne avec vous-même dans la scène imaginée ? De façon surprenante, la plupart le font de la seconde manière. "En encodant les souvenirs visuels, le cerveau utilise toujours une perspective externe." dit Metzinger. "Nous ne savons pas pourquoi ni comment, mais si quelque-chose est extrait d’une telle base de données (pendant une expérience de sortie de corps), il pourrait y avoir matière pour se voir de l’extérieur."

Quel que soit le mécanisme, l’étude des expériences de décorporation promet d’aider à répondre à une question profonde en neuroscience et en philosophie : comment la conscience de soi a-t-elle émergé ? Il est clair que nous avons un sens de soi qui réside, la plupart du temps, dans nos corps. Pourtant il est aussi clair, à partir des expériences de sortie de corps, que le sens de l’individualité peut se détacher de notre corps physique. Ainsi, comment le sentiment d’être soi et le corps sont-ils associés ?

Pour répondre à la question, Metzinger s’est associé à Blanke et ses collègues dans une expérience qui induit une expérience de sortie du corps chez des volontaires en bonne santé. Ils filment chaque volontaire de l’arrière et projettent l’image sur un petit écran posé sur la tête porté par le volontaire, ce qui fait qu’il peut voir une image de lui-même debout à environ 2 mètres. Les expérimentateurs frappent alors le dos du volontaire, ce que ces derniers voient faire sur leurs eux-mêmes virtuels. Ceci crée un conflit sensoriel, et plusieurs ont rapporté sentir leur sens de soi migrer hors de leurs corps physiques et en direction du virtuel (Science, vol 317, p 1096).

Pour Metzinger, ces expériences démontrent que la conscience de soi commence avec le sentiment que notre corps nous appartient, mais il y a plus que la simple sensation d’individualité pour faire la conscience de soi.

- Comprendre notre cerveau. J.-M. Robert.
- Pourquoi les chimpanzés ne parlent pas : Et 30 autres questions sur le cerveau de l’homme. Laurent Cohen.


Références et notes :

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