Accueil du site > Science > Le Stradivarius ne passe pas les tests en aveugle

Le Stradivarius ne passe pas les tests en aveugle

Le 8 avril 2014

Chez les violonistes, les instruments fabriqués dans les années 1600 et 1700 par les familles Stradivari et Guarneri sont des légendes. Mais une nouvelle étude montre que la réputation de ces anciens violons relève plus du mythe que de la réalité.

En effet, la recherche a montré qu’en fait des solistes experts ont choisi les violons modernes plutôt que les violons antiques dans des tests en aveugle. En outre, les solistes n’ont pas réussi à faire mieux que le hasard pour ce qui était de deviner si un violon donné était un instrument récemment fabriqué ou s’il avait plus d’un siècle.

"Ceci implique que quelque-soit ce qu’ils cherchent dans un instrument, cela n’a rien n’à voir avec l’âge, ni avec le pays d’origine" explique le chercheur Joseph Curtin. "Ce qui est une conclusion tout à fait étonnante".

Les résultats de cette étude sont un choc pour les aficionados de la musique, à cause des mythes qui se sont développés autour des fabricants Italiens de violons des 17° et 18° siècles, et plus particulièrement autour des familles Stradivari et Guarneri. À côté des violons fabriqués par d’autres maîtres italiens de cette époque, les instruments Stradivarius et Guarneri ont pratiquement atteint un statut de mythe, avec des musiciens qui insistent sur le fait que ces instruments possèdent une qualité qui ne peut pas être reproduite.

Des chercheurs sont allés jusqu’à étudier le vernis de ces instruments antiques, à la recherche des secrets de leur incroyable résonance. Ces tests ont aussi passé l’un des 650 et quelques violons Stradivarius restants sous un scanner par tomographie informatique, le même genre de technologie utilisée pour faire des images de chevilles cassées. L’objectif était de comprendre comment ces violons étaient construits afin d’en faire des reproductions modernes.

Mais tous ces efforts pourraient avoir été finalement vains. Un test en aveugle de 2010 sur trois violons modernes, deux fabriqués par Stradivari et un par Guarneri, avait trouvé que des violonistes pourtant expérimentés choisissaient plus souvent le nouvel instrument plutôt que les anciens comme favori. Et les musiciens étaient incapables de dire s’ils jouaient d’un instrument antique ou d’un moderne. Ces résultats avaient bien entendu choqué à la fois les musiciens que les fabricants de violons.

"En tant que fabricant de violon, comme presque tous ceux du monde du violon, j’ai grandi en croyant avec certitude qu’il y avait une différence entre les sons sortant des anciens violons et ceux des plus modernes, et que la plupart des violonistes pouvaient faire la différence sans hésiter" dit Curtin. "Je pensais que je le pouvais, jusqu’à ce que j’approfondisse la question et que je sois obligé d’écouter avec mes oreilles plutôt qu’à travers mes idées préconçues".

L’étude de 2010 a cependant été critiquée à cause du petit nombre de violons qui avaient été testés, et parce que le test avait été réalisé dans une chambre d’hôtel plutôt que dans une salle de concert (un critique comparait même ceci à l’essai d’une Ferrari sur un parking !).

Pour répondre à ces critiques, Joseph Curtin et ses collègues ont réalisé une nouvelle version de l’expérience à Paris [1]. Cette fois-ci, ils ont choisi six violons modernes et six anciens, ce qui double l’échantillon. Ils ont demandé à 10 solistes renommés de tester les violons, une première fois en studio puis dans une salle de concert de 300 places. Les lumières étaient tamisées, et les solistes portaient des lunettes de soudeur modifiées qui les rendaient aveugles et incapables d’identifier de quel instrument ils jouaient. Les violons modernes étaient aussi fabriqués dans un style antique, avec leurs bords délibérément usés pour masquer leur âge.

Les solistes avaient 50 minutes de pratique en studio pour essayer les 12 violons. Après avoir évalué les instruments, les musiciens avaient ensuite 12 minutes avec seulement trois violons : un de leur choix, un de leur préféré sur les 12 et un "autre qu’ils préféraient". Si leur violon préféré sur les 12 était un violon ancien, l’autre préféré serait le violon moderne le mieux noté, et vice-versa.

Les tests en salle de concert étaient identiques, mis à part que les solistes passaient 45 minutes avec les instruments. On leur demandait de noter chaque instrument sur son intensité, sa jouabilité, la qualité de sa tonalité, sa précision et sa projection estimée (leur estimation du transport du son vers l’audience). Les musiciens donnaient ensuite une note globale pour chaque violon et ils devaient deviner s’il s’agissait d’un ancien violon ou d’un moderne.

Les résultats ont confirmé ceux de l’étude de 2010. Un instrument moderne en particulier a été le plus souvent préféré, en étant le numéro 1 pour quatre testeurs et numéro 2 pour quatre autres. Le second instrument le plus préféré était aussi un neuf, le premier Stradivarius fabriqué à la grande période vient en troisième position. Six testeurs ont choisi un nouvel instrument comme étant leur préféré, et quatre en ont sélectionné un ancien, alors que les violons modernes apparaissaient quatre fois plus souvent que les anciens dans la liste des quatre violons préférés des solistes.

En moyenne, les violons anciens ont été évalués dans la fourchette basse des cinq catégories d’évaluations, bien que les nouveaux et les anciens violons soient équivalents dans la catégorie "qualités générales". Surtout, les solistes ne pouvaient pas dire si un violon était ancien ou moderne : leurs estimations n’étaient pas plus précises que le hasard.

"L’idée selon laquelle vous ne pouvez pas faire un meilleur son qu’avec un Stradivarius est convaincante, et cela ne repose sur rien d’autre que sur la parole de ceux qui l’affirment" dit Curtin. Ces résultats n’ont pas pour objectif de critiquer les maîtres italiens. C’étaient des génies, dit-il. Mais il n’y a pas de raison de croire que les fabricants de nos jours ne peuvent pas atteindre le niveau d’un Stradivarius ni d’un Guarneri.

"Le fait est que la fabrication des violons s’est incroyablement améliorée ces 30 dernières années. C’est comme une renaissance absolue leur profession" dit le chercheur. Pour lui, le fait que les violons modernes égalent voire dépassent les violons d’antan est encourageant, conclut-il.

- Blind tests compare new violins with Stradivari.


Références et notes :

[1] Soloist evaluations of six Old Italian and six new violins. Claudia Fritza, Joseph Curtin, Jacques Poitevineau, Hugues Borsarelloc, Indiana Wollmana, Fan-Chia Taod, Thierry Ghasarossian. PNAS.

Ces articles pourraient aussi vous intéresser :

| | | Fil RSS | Contacts | Plan du Site | © 2019 - Charlatans.info |