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Pourquoi les prévisions des experts économiques échouent ?

Le 1er mars 2011

Par Michael Shermer

En décembre 2010, j’ai participé à une émission de télévision de John Stossel de la chaine Fox Business News sur le scepticisme, durant laquelle j’ai réfuté de nombreuses croyances pseudoscientifiques. Stossel a ajouté son propre scepticisme sur les pseudosciences financières des gérants de fonds d’investissement qui affirment qu’ils peuvent constamment faire mieux que le marché.

Dans une surprenante démonstration visuelle, Stossel a lancé 30 fléchettes sur une page d’actions cotées, et a comparé leurs performances depuis le 1er janvier 2010 avec les sélections d’actions des 10 plus grands fonds gérés. Résultats : les fléchettes ont donné une hausse de 31% des actions prises au hasard, et les fonds gérés avaient monté de 9,5% !

En admettant que sa chance était due à son échantillon limité, Stossel expliqua que s’il avait lancé assez de fléchettes pour représenter complètement le marché, il aurait généré une hausse de 12% - la moyenne du marché - c’est-à-dire 2,5 points de mieux que les 10 plus gros fonds d’investissement gérés. Ainsi que l’économiste de Princeton Burton Malkiel l’a montré, sur la décennie passée "plus des deux tiers des fonds gérés activement ont été battus par un simple fond indexé (par exemple un fond mutuel investi dans un grand nombre d’actions), et les fonds actifs gérés qui ont gagné sur une période ne sont pas les mêmes que ceux qui ont gagné la période suivante."

Stossel a cité une étude publiée dans le journal Economics and Portfolio Strategy qui avait passé en revue 452 fonds financiers gérés de 1990 à 2009, et qui avait découvert que seuls 13 avaient fait mieux que la moyenne du marché. En mettant dans le même panier les directeurs des fonds d’investissement gérés et les marchands de poudre de perlimpinpin, Malkiel déclarait que Wall Street vendait ses "compétences" sur la croyance que les experts pouvaient toujours faire mieux que le marché, et qu’ils pouvaient faire des prévisions précises sur le moment d’acheter et de vendre.

Mais ils en sont incapables. Personne ne le peut. Pas même les économistes professionnels ni les indicateurs de marché à grande échelle. Paul Samuelson, Prix Nobel d’économie, notait en 1966 dans les colonnes de Newsweek : "les commentateurs citent des études économiques prétendant que les retournements des marchés prédisaient quatre des cinq dernières récessions. C’est un euphémisme. Les indices de Wall Street ont prédit neuf des cinq dernières récessions !".

Même dans un domaine technique donné, où vous pourriez espérer un plus grand niveau d’expertise spécifique, les prévisionnistes économiques tâtonnent. Le 22 décembre 2010 par exemple, le Wall Street Journal publie un article expliquant comment le grand financier T. Boone Pickens (président de BP Capital Management) a laissé tomber son plan d’investissement dans l’énergie éolienne. Celui-ci avait investi 2 milliards de dollars sur sa prévision selon laquelle le prix du gaz naturel resterait à des niveaux élevés. Mais cela n’a pas été le cas, les prix ont dégringolé quand la capacité de forage du méthane de l’industrie s’est améliorée dans les couches de schiste, un tournant dans les événements que même un expert comme lui n’a pas pu voir venir.

Pourquoi les experts (tout comme les non experts) sont-ils si mauvais pour ce qui est de faire des prévisions ? Le monde est un lieu désordonné, complexe et contingent avec d’innombrables variables et facteurs confondants, et nos cerveaux ne sont pas équipés pour tous les évaluer ni les appréhender. Nous avons évolué avec la capacité de prendre des décisions instantanées à partir des prévisions à court terme, et non une analyse rationnelle sur des investissements à long terme, ainsi, nous nous trompons nous-mêmes en pensant que les experts peuvent prévoir le futur.

Cet aveuglement chez les prévisionnistes professionnels a été étudié par le Professeur Philip Tetlock de l’Université de Californie. Après avoir testé 284 experts en sciences politique, économiques, histoire et journalisme dans un nombre stupéfiant de 82 361 prévisions à propos du futur, Tetlock a conclu qu’ils n’avaient pas beaucoup fait mieux qu’un chimpanzé qui aurait joué aux fléchettes.

Il y avait cependant un facteur significatif du succès des prévisions, c’était le style cognitif : ceux qui en savaient un peu sur beaucoup de choses faisaient mieux que ceux qui en savaient beaucoup dans un seul domaine d’expertise. Ceux qui avaient les scores les plus mauvais, écrivait Tetlock, étaient "les penseurs qui ’savaient beaucoup de choses sur une chose’, et qui élargissaient agressivement la portée explicative de cette chose dans de nouveaux domaines, qui affichaient une impatience non contenue vis-à-vis de ceux qui ’ne comprenaient pas’, et qui exprimaient une confiance considérable dans le fait qu’ils soient des prévisionnistes assez expérimentés ou compétents."

Ceux qui avaient les plus hauts scores dans l’étude étaient les "penseurs qui savaient beaucoup de petites choses (de par leur métier par exemple), qui étaient sceptiques face aux grands schèmes, qui voyaient les explications et les prévisions non pas comme des exercices déductifs, mais plutôt comme des exercices souples ad hoc qui nécessitent de rassembler ensemble plusieurs sources diverses d’information, et étaient plutôt méfiants à propos de leurs propres prouesses de prévisions."

Le fait d’être profondément bien informé sur un sujet restreint l’angle de vue et augmente la confiance, mais cela brouille aussi la valeur des points de vue opposés, et transforme la collection de données en confirmation de croyance. Un des moyens pour éviter d’avoir tout faux est de demeurer sceptique face aux prévisions qui reposent sur une réduction d’un phénomène complexe en un schéma général.

- Psychologie de l’investisseur et des marchés financiers. Mangot Mickaël.
- Les Marchés financiers sont-ils rationnels ? Le Cercle des économistes, Paris, Descartes & Cie, 2002.
- 50 Petites expériences en psychologie de l’épargnant et de l’investisseur : Pour mieux réussir tous vos placements. Mickaël Mangot.


Références et notes :

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