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Une fraude massive touche 21 études

Le 13 mars 2009

Un anesthésiste a été impliqué dans une fraude massive qui a modifié la façon de traiter la douleur pour des millions de patients, pendant et après des opérations chirurgicales orthopédiques.

Sur les 12 dernières années, l’anesthésiste Scott Reuben a révolutionné la façon dont les médecins soulageaient la douleur des patients suite à une opération orthopédique, depuis les déchirures des ligaments jusqu’à l’usure des hanches. Dorénavant, la profession est troublée après qu’une enquête a révélé qu’au moins 21 articles scientifiques de Reuben n’étaient que pure fiction, et que les médicaments contre la douleur dont il leur avait fait l’article pourraient en fait avoir ralenti la guérison postopératoire.

"Nous parlons de millions de patients à travers le monde, où la prise en charge de la douleur postopératoire avait été modifiée par les résultats des recherches du Dr Reuben" explique Steven Shafer, rédacteur en chef du journal Anesthesia & Analgesia qui a publié 10 des articles frauduleux de Reuben.

Paul White, autre éditeur du journal, estime que les études de Reuben ont conduit à la vente de milliards de dollars de médicaments potentiellement dangereux, connus comme étant des inhibiteurs du COX2, le Celebrex de Pfizer (celecoxib) et le Vioxx de Merck (rofecoxib), pour des applications dont les bénéfices thérapeutiques sont maintenant remis en question.

Reuben était membre du bureau de Pfizer et a reçu cinq financements de la compagnie pour ses recherches. Les éditeurs ne croient pas que les patients aient été significativement handicapés par l’utilisation à court terme des inhibiteurs de COX2 pour la douleur, mais ils disent qu’il est possible que la thérapie ait rallongé leur période de guérison.

Le Baystate Medical Center de Sprinfield a commencé à enquêter sur les résultats de Reuben en mai 2008, après que son responsable, Hal Jenson, ait découvert lors d’un audit de routine que Reuben n’avait pas reçu l’accord de la direction de l’hôpital pour réaliser deux de ses études. Reuben "a trompé la confiance de Baystate, de la communauté et la science" dit Jenson. L’histoire de l’enquête a été rapportée par Anesthesiology News [1] le mois dernier.

Reuben, 50 ans, a été déchu de ses obligations de recherche et d’enseignement, et a quitté ses fonctions médicales depuis mai. Diplômé de médecine de l’Université de New-York, il travaillait comme chef anesthésiste et était directeur de la gestion de la douleur à L’université de Baystate.

Ses recherches, maintenant discréditées, ont débuté en 2000, dans le but de convaincre les chirurgiens orthopédiques d’abandonner la première génération de médicaments anti-inflammatoires non-stéroïdiens (AINS) pour les nouveaux inhibiteurs COX2, comme le Vioxx, le Celebrex ou le Bextra de Pfizer. Il affirmait qu’utiliser de tels médicaments en association avec l’antiépileptique Neurontin de Pfizer, puis le Lyrica, avant et pendant l’opération, pouvait être efficace pour ce qui est de réduire la douleur postopératoire, et permettait de réduire l’utilisation des antidouleurs qui rendaient dépendants, comme la morphine, pendant la guérison. En 2007, un éditorial de la revue Anesthesia & Analgesia déclarait que Reuben était un "précurseur dans la conception de nouveaux protocoles de la gestion de la douleur" grâce à ses études "rigoureusement conduites" et "méticuleusement documentées".

Cependant, plusieurs chirurgiens orthopédiques avaient été réticents à adopter les inhibiteurs de COX2 à cause d’études sur les animaux ayant montré que leur utilisation à court terme pouvait entraver la guérison des os. Puis, en 2004, le Vioxx et le Bextra ont été retirés du marché à cause de leurs liens avec un risque important de crises cardiaques et d’attaques, laissant le Calabrex de Pfizer seul inhibiteur de COX2 disponible sur le marché. Les ventes de Celebrex ont plongé de 40% après qu’une étude ait révélé la même année qu’il posait aussi un problème de risque cardiaque. Malgré cela, Reuben continua à présenter ses "découvertes" financées par Pfizer, claironnant les bénéfices supposés du Celebrex tout en minimisant ses possibles effets secondaires négatifs.

Apparemment, il espérait effacer tout doute en persuadant les chirurgiens en les mettant co-auteurs de ses articles frauduleux reposant sur des données erronées. En 2005, lui et Evan Ekam, un chirurgien orthopédique, ont publié une étude sur l’utilisation du Celebrex pour contrôler la douleur des patients ayant subit une opération du dos. "L’administration à court terme du celecoxib", écrivaient-ils dans un article publié dans The Journal of Bone and Joint Surgery "résulte en un effet délétère non significatif sur la guérison des os ou des ligaments ou sur les résultats cardiovasculaires."

Trois ans plus tard, la carrière de Reuben commença à aller mal quand Ekman suspecta des actes délictueux. En plus de collaborer avec Reuben sur l’étude, désormais retirée, du Celebrex, Ekman avait donné son accord pour réviser le manuscrit de Reuben sur la chirurgie du ligament croisé antérieur du genou. Mais quand il demandait à l’anesthésiste le nom du chirurgien de l’étude, Reuben cessa toute communication avec lui.

Puis, l’an dernier, Ekman a été invité par Pfizer à faire une conférence. Là-bas, on lui donna une version du manuscrit que Reuben lui avait demandé de relire, qui avait déjà été publié dans Anesthesia & Analgesia. A sa surprise, il était dans la liste en tant que co-auteur : Reuben avait imité sa signature sur le formulaire de soumission, explique Ekman.

Le rédacteur en chef Shafer avait déjà mis de côté plusieurs manuscrits de Reuben après avoir appris que Baystate avait lancé une enquête sur la validité de ses recherches. Celle-ci a par la suite identifié 21 articles reposant sur des données de patients partiellement ou complètement manipulées. Bien que Pfizer ait financé les recherches de Reuben entre 2002 et 2007, Baystate n’a aucun enregistrement de ces paiements et dit que l’argent des recherches pourrait avoir été directement versé à Reuben. Un tel arrangement serait "complètement inhabituel", note Shafer. "C’est juste un peu frustrant" explique la porte-parole de l’Université. "Je ne sais pas combien de dollars sont allés dans la poche de Reuben ou de son groupe."

La porte-parole de Pfizer insiste sur le fait que ces subventions ont été correctement versées à Baystate en accord avec la politique de Pfizer. "Pfizer n’est pas familier avec les habitudes de rétention du Baystate Medical Center" dit-elle, "cependant, des accords de financement pour des recherches indépendantes avaient été signés entre Baystate et Pfizer." Elle était incapable de donner le montant des financements, mais ceux-ci doivent se situer entre 10 000$ et 100 000 $.

La question est : pourquoi cela a-t-il pris 12 ans avant qu’un "audit de routine" ait révélé les nombreuses manipulations de données de Reuben ? "Le Baystate Medical Center publie environ 200 études par an, et parmi ces articles, l’audit n’en évalue que seulement 5%" explique Jenson, reconnaissant qu’en fin de compte "Baystate est responsable" et doit s’assurer que les études réalisées soient proprement conduites et rapportées. Il dit que l’hôpital a essayé de renforcer son programme de contrôle ces dernières années.

Les éditeurs d’Anesthesia & Analgesia admettent en aparté que le fait que les études de Reuben aient toujours été favorables aux médicaments qu’il étudiait aurait du les alerter. L’un d’eux, White, qui a aussi reçu des subventions de la société, déclare que de tels financements sont comme une "pression subtile" pour offrir à ces entreprises les résultats qu’elles désirent. Pour l’instant, ni les laboratoires pharmaceutiques, ni les co-auteurs des articles de Reuben n’ont été impliqués dans cette affaire de fraude, mais cela pourrait changer. "Il y a beaucoup de responsabilités" dit White "l’affaire est concentrée sur Scott Reuben, mais la réalité est qu’il y a de nombreuses autres parties prenantes responsables."

- La Souris truquée. Enquête sur la fraude scientifique. William Broad, Nicholas Wade.
- L’imposture scientifique en 10 leçons. Michel de Pracontal.


Références et notes :

[1] Fraud Case Rocks Anesthesiology Community Anesthesiology News.

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