L'effet Barnum (ou Forer)
A la fin des années 40, le psychologue Bertram Forer publia une étude qu'il appela une "démonstration de crédulité" (Forer 1949). Après avoir distribué un questionnaire comme préliminaire à une de ses classes de psychologie, il prépara une ébauche personnelle pour chacun de ces étudiants. Par exemple : " Bien que vous soyez assez discipliné et que vous sachiez vous contrôler, vous avez tendance parfois à être soucieux, pas très sûr de vous-même, incertain, à tel point que vous vous demandez si vous avez pris la bonne décision ou vraiment fait ce qu'il fallait. Vous désirez de temps en temps une certaine dose de changement et de variété et devenez insatisfait si on restreint votre champ d'action ou si on vous enferme dans des restrictions et des limites. " Forer demanda ensuite à ses étudiants de noter chacun leur description individuelle pour son exactitude. Les étudiants donnèrent une note moyenne de "très bien". Plus de 40% dirent que leur description collait parfaitement avec leur personnalité.
Les résultats semblaient confirmer le fait que le questionnaire de personnalité de Forer avait un très haut degré de validité et de fiabilité. Cependant, il s'agissait d'un attrape-nigauds : Forer avait donné à tous ses étudiants la même description qu'il avait confectionné en utilisant les horoscopes d'un livre d'astrologie. Les étudiants avaient accepté avec crédulité ce document standard comme une description personnelle de leur personnalité, croyant évidemment qu'elle leur était unique. Bien que les déclarations tirées du livre d'astrologie semblaient précises, elles s'appliquaient à presque tout le monde. Suivant en cela le chercheur Paul Meehl, les psychologues appellent de telles formulations des "formulations Barnum" après que le forain P.T.BARNUM ait dit : "Un cirque a toujours un petit quelque chose pour tout le monde" (il aurait aussi dit : "chaque minute naît un naïf.")
Comme Forer l'a découvert, les gens tendent sérieusement à surestimer que chaque déclaration Barnum leur est unique et leur convient à eux seuls. Par exemple, des étudiants lors d'une étude à qui on donna des déclarations Barnum comme résultats à un test réagirent en coeur "C'est parfaitement ça, c'est tout moi, très bien !"; " Cela ne s'applique qu'à moi, il y a trop de facettes qui collent parfaitement pour n'être qu'une généralisation."
Astrologues et diseuses de bonne aventure
Les astrologues et les diseuses de bonne aventure utilisent les "déclarations Barnum" depuis bien longtemps (accompagnées d'autres stratagèmes) pour donner l'illusion de connaître la personnalité, le passé et même le futur de gens qu'ils n'ont jamais rencontré. Le nom pour ces pratiques artificielles de "clairvoyance" est "cold reading" (lecture à froid)(Hyman 1981; Rowland 2002). Les lecteurs à froid habiles appliquent l'effet Barnum dans différentes directions, par exemple en épiçant leurs analyses avec des déclarations comme : " Vous travaillez dur, mais vous avez le sentiment que votre salaire de reflète pas pleinement tous vos efforts ", et " Vous pensez que quelque part dans le monde vous avez un jumeau, une personne qui est tout comme vous. " De telles affirmations semblent personnelles et individuelles, mais en fait elles sont vraies pour énormément de gens.
Après avoir été chauffé grâce à l'effet Barnum et ses déclarations, la plupart des clients se relaxent et commencent à répondre via un feedback non verbal, comme d'opiner de la tête ou des sourires. Dans la plupart des "lectures de voyants", il arrive un moment où le client "travaille" pour le voyant, fournissant activement des informations et des éclaircissements. C'est à ce moment critique qu'un habile cold reader (lecteur à froid) introduit de nouveaux stratagèmes et les met en action, comme la technique appelée "push" ("poussée")(Rowland 2002). Un "psi" utilisant la "poussée" commence par faire une prédiction spécifique (même s'il peut manquer la cible), puis attend et prend en compte le feedback provenant de son client pour transformer cette prédiction en quelque chose qui peut apparaître comme étonnamment plus précis :
Le voyant : - Je vois un petit-fils ou une petite-fille, très malade, peut-être un bébé prématuré. Un de vos petits-enfants a-t-il été récemment très malade ?
Le client : - Non. Je ...
Le voyant : - Cela a pu se passer dans le passé. Peut-être à quelqu'un de très proche de vous.
Le client : - La fille de ma soeur a eu une fille prématurée il y a quelques années.
Le voyant : - C'est ça. Plusieurs jours à l'hôpital ? En soins intensifs ? Sous oxygène ?
Le client : - Oui.
En utilisant la poussée, un lecteur à froid peut faire d'une devinette tombée complètement à côté de la plaque quelque chose qui semble terriblement précis. La poussée et d'autres techniques sont efficaces parce que, pendant que le voyant ou l'astrologue commence à les utiliser, le client a laissé de côté tout son scepticisme ou sa méfiance et se trouve dans un esprit totalement coopératif, de ce fait, il aide le voyant-médium à "tomber juste".
Curieusement, les spécialistes ayant étudié la psychologie de ceux qui lisent les lignes de la main, des astrologues ou des voyants, sont d'accord avec le fait que bien que certains d'entre eux sont des fraudeurs conscients, d'autres croient sincèrement en leurs pouvoirs paranormaux. Par exemple, le psychologue Ray Hyman, professeur émérite de l'Université de l'Oregon, publia un article sur le cold reading dans le Skeptical Inquirer dans lequel il décrivait sa propre expérience en tant que voyant (Hyman 1981). Alors qu'il était à l'université, Hyman avait des doutes sur la validité de la lecture des lignes de la main. Mais après l'avoir essayé lui-même, il devint persuadé qu'il pouvait y avoir quelque chose de magique, particulièrement quand il recevait quantité de retour positif de ses clients. Il devint un fervent croyant dans la lecture dans la main et en vécu quelques temps.
Puis un jour un ami suggéra à Hyman de mettre de côté ses interprétations tout en donnant à ses clients des interprétations exactement à l'opposé de ce que les livres de voyance proposaient. A l'étonnement de Hyman, les autres interprétations étaient aussi bien reçues par ses clients si ce n'est mieux. Cette expérience le persuada que le "succès" de l'étude des lignes de la main n'avait strictement rien à voir avec l'exactitude des interprétations. Comme une histoire vécue de ce genre le montre, les affirmations Barnum peuvent tromper à la fois le client qui y croit ainsi que le voyant naïf qui croit le client.
Les rois du Rorschach : trois explications
Après ce détour au royaume de l'astrologie, de la voyance ou de la lecture des lignes de la main, nous sommes prêts pour retourner dans le monde des rois du Rorschach. Commençons par considérer trois explications possibles pour les spectaculaires performances des virtuoses du Rorschach des années 1950.
Premièrement, il est possible que ces utilisateurs du Rorschach possèdent une perspicacité clinique spéciale, une "intuition", leur permettant de surpasser les limites ordinaires de l'être humain. Se servant de leurs talents cliniques uniques et de leur expérience avec des milliers de patients, ils développent une habileté spéciale qui leur permet de tirer des aperçus inattendus des taches. Bien entendu, ceci est l'avis que les dévots du Rorschach préfèrent en général. Même de nos jours, beaucoup de psychologues montrent une foi extraordinaire dans les pouvoirs de l'intuition médicale.
Cependant, la croyance dans les pouvoirs de l'intuition des utilisateurs du test de Rorschach est difficile à concilier avec les révélations de la recherche. Comme mentionné plus haut, lorsque les prétendus experts du Rorschach ont été testés dans des conditions rigoureuses d'expériences, les résultats ont été catastrophiques. Après ça, il est improbable que les adeptes du Rorschach des années 1950 possédaient quelque extraordinaire perspicacité médicale qui soit. Ainsi, il faut considérer une seconde explication pour leur performances : peut-être fraudaient-ils ?
Grâce au subtil article de J.R. Wittenborn et Seymour Sarason de Yale discuté plus haut, il existe un petit doute sur les trucs et astuces qu'utilisaient les "Rorschacheurs" des années 1940 et 1950 ajoutant au test une fausse impression d'infaillibilité. Cependant, il est peu probable que tous les adeptes du Rorschach de l'époque aient été des fraudeurs conscients. Plusieurs éminents experts, comme Marguerite Hertz (voir ci-dessus), étaient connus de tout le monde pour leur intégrité. Ainsi, une troisième explication s'offre à nous : les mystérieux génies du Rorschach des années 1950 étaient probablement des cold reader qui s'ignoraient, tout comme Ray Hyman, et furent abusés par leurs propres performances.
Pour aller plus loin:
- What's Wrong with the Rorschach ? Science Confronts the Controversial Inkblot Test. (Qu'est-ce qui ne va pas avec le Rorschach ? La science face au très controversé test des taches d'encre) - James Wood, M. Teresa Nezworski, Scott Lilienfeld, Howard Garb.
- Psychologie de la vie quotidienne. Jacques Van Rillaer
- Les nouveaux psys : Ce que l'on sait aujourd'hui de l'esprit humain. Collectif
A lire aussi :
- Ce que le test de Rorschach nous apprend vraiment.












Le test de Rorschach (Suite)

